Fortune des robinsonnades

Photo: 20th Century Fox «Life of Pi», de Yann Martel, s’assume en héritier écolo et spirituel d’une longue lignée.

Il y a un avant et un après-Robinson Crusoé. Le genre littéraire créé par Daniel Defoe en 1719, avec son roman d’aventures, est encore aujourd’hui un des plus prolifiques et des plus populaires. Chaque époque rejoue l’histoire du héros (ou du groupe de survivants) obligé de rebâtir la civilisation dans un univers souvent hostile. Et ça marche à tout coup.

Life of Pi (2001), du Canadien Yann Martel, s’assume en héritier écolo et spirituel de la longue lignée. The Martian (2012), de l’Américain Andy Weir, actualise la tradition technophile. Le roman a vite été adapté au cinéma par Ridley Scott avec Matt Damon dans le rôle du cosmonaute oublié sur la planète rouge, obligé de multiplier les ingéniosités pour survivre. Bref, il s’agit bien d’une sorte de Cast Away (2000) sans les placements publicitaires de Fed Ex qui maculaient cette production.

La robinsonnade a donné plusieurs chefs-d’oeuvre, dont deux publiés coup sur coup par William Golding, futur Prix Nobel, en pleine angoisse nucléaire, soit Lord of the Flies (1954) et Pincher Martin (1956). Michel Tournier, décédé il y a quelques semaines, a bien sûr écrit Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967) inspiré de la source même, tout comme le Foe (1986) de J.M. Coetze, autre nobélisé. Son récit enchâssant est écrit dans la perspective d’une naufragée sur l’île de Robinson qui tente de convaincre Daniel Foe d’écrire son histoire.

Le champion du genre (en quantité, s’entend) demeure Jules Verne. On lui doit pas moins de cinq romans reprenant le thème du grand recommencement du monde : L’oncle Robinson (refusé par l’éditeur Jules Hetzel en 1870, inédit jusqu’en 1991), Seconde patrie (suite du Robinson suisse de J. D. Wyss), Deux ans de vacances (autour de jeunes garçons échoués sur une île), L’école des Robinson (sur un gosse de riche naufragé) et, bien sûr, L’île mystérieuse.

Le roman paraît d’abord en feuilleton en 1874-1875 comme une suite à Vingt mille lieues sous les mers et aux Enfants du capitaine Grant,dont il reprend certains éléments narratifs. On y suit cinq personnages. Il y a même un journaliste, présenté comme nécessité de base d’une société en construction, c’est pour dire si on est dans la fiction.

La bande fuit en ballon le siège de Richmond, capitale des États confédérés pendant la guerre de Sécession. L’équipage se fait emporter par un ouragan surpuissant jusqu’à une île déserte du Pacifique baptisée du nom de Lincoln, président abolitionniste.

En attendant leur sauvetage, les colons s’évertuent à civiliser leur nouveau monde où les éléments naturels s’acharnent contre eux. L’esprit scientiste traverse tout le récit. Verne renseigne son jeune public sur différentes disciplines (la géographie, la géologie, la botanique…) tout en l’émerveillant par les trouvailles et les débrouillardises de ses protagonistes.

Le quintette, guidé par l’ingénieur, réussit à construire un four à poterie, mais aussi un ascenseur hydraulique. Les lincolnistes produisent du verre, exploitent une mine, construisent un système télégraphique, avec poteau et fil de cuivre s’il vous plaît. Leur projet de « civilisation » s’avère tellement efficace que Jup (pour Jupiter), leur orang-outan domestiqué, finit par s’humaniser ! Même Defoe n’avait pas pensé à ça…


 

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