Les vies multiples de Robert Lalonde

Derrière la voix de Tchekhov, l’écrivain rappelle discrètement sa maîtrise de l’instrument.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Derrière la voix de Tchekhov, l’écrivain rappelle discrètement sa maîtrise de l’instrument.

« Si vous craignez la solitude, ne tombez pas amoureux », confie Anton Tchekhov sous la plume de Robert Lalonde dans Le petit voleur, son dernier roman et son 26e titre depuis La belle épouvante en 1981. Quelque part entre l’exercice d’admiration et le vade-mecum littéraire, c’est aussi à un voyage existentiel singulier qu’il nous convie.

Recevant en novembre 1898 un conte écrit par un jeune admirateur — un petit texte qui, aux yeux de Tchekhov, ne vaut pas grand-chose —, le dramaturge de près de 40 ans se laisse attendrir par la fraîcheur et l’énergie du jeune homme et décide de lui prodiguer en retour quelques conseils, un peu à la manière de ce que fera Rilke plus tard avec ses Lettres à un jeune poète.

L’écrivain en herbe, un jeune Juif de Slavansk du nom de Josapht Goldenveiser, signe sa lettre « Iégorouchka », comme le jeune protagoniste de La steppe, l’une des nouvelles les plus longues et les plus connues de l’écrivain russe, en qui il s’est reconnu. Pris d’une fureur romantique, il décide de sauter dans un train et d’aller rencontrer Tchekhov à Melikhovo, au sud de Moscou, où vit l’écrivain depuis 1892.

Au même moment, toutefois, fuyant l’hiver moscovite pour aller respirer l’air de Nice, qui convient mieux à ses poumons de tuberculeux, Tchekhov est dans un train qui l’entraîne vers Paris. C’était avant qu’il ne fasse construire, pour les mêmes raisons, une maison à Yalta, sur les bords escarpés de la mer Noire. On y voit jour après jour le dramaturge bataillant avec l’inspiration, trouvant au passage la matière pour La dame au petit chien, rêvant d’écrire un roman, rongé par les soucis d’argent ou écrivant à ce « Iégorouchka » qui l’attendrit.

Ce rendez-vous manqué se transforme durant quelques mois en leçon d’écriture par correspondance. « Dis-toi bien que, pour se montrer intelligent, l’intelligence ne suffit pas. Il faut y mettre le coeur. » Ou encore : « Iégor, mon petit, ne lèche pas tes phrases, ne les polis pas, sois gauche et insolent ! La brièveté est soeur du talent. Ce qui est bien dans l’art, c’est qu’il rend le mensonge impossible. On peut mentir en amour, en politique et même en médecine, mais il est impossible de tromper dans l’art. » Et puis : « Quel enfantillage de croire à la réalité, puisque nous portons chacun la mort dans nos organes. Chacun de nous se fait une illusion sur le monde. Le grand artiste est celui qui impose à l’humanité son illusion particulière. »

Sagesse mélancolique

Avant d’aller frapper à la porte de la maison de Melikhovo où, en son absence, la soeur et le frère de l’écrivain vont généreusement le recevoir, Josapht va tomber follement amoureux dans le train. À l’« état d’épris tourneboulé » du « petit voleur » du titre va bientôt correspondre celui de Tchekhov qui en pince pour la comédienne Olga Knipper, qui interprète Arkadina dans La mouette. « Comme toi, inexplicablement, je suis amoureux. Ce qui fait de nous deux imbéciles punissables de la peine de mort. »

Mais derrière la voix du maître, tirant les ficelles, embusqué derrière la page, c’est Robert Lalonde lui-même qui nous rappelle de manière discrète sa propre maîtrise de l’instrument. Le romancier de L’ogre de Grand Remous et du Petit aigle à tête blanche (Prix du Gouverneur général en 1994), le nouvelliste d’Où vont les sizerins flammés en été ? le lecteur passionné et contemplatif qui nous a donné Le monde sur le flanc de la truite, formidables « notes sur l’art de voir, de lire et d’écrire ».

Et le petit voleur, quand on y pense, peut-être est-ce aussi Robert Lalonde lui-même ? Après s’être glissé dans la peau de Marguerite Yourcenar (Un jardin entouré de murailles) et Flaubert (Monsieur Bovary), l’écrivain né à Oka en 1947 s’approche de l’essence du grand écrivain russe, qu’il pille allègrement pour nous offrir ce condensé de sagesse mélancolique. Si la finale semble un peu télescopée, et l’épilogue facultatif, le roman dans l’ensemble est une appropriation sentie et crédible.

Les grandeurs et les failles de ses personnages désespérés et idéalistes, Lalonde les renvoie tous au visage de Tchekhov, à qui il fait dire : « La vie est une mauvaise comédie, où vous et moi tenons des rôles ridicules, parfaitement injouables ! »

« Acquiers la conviction qu’en écrivant on ne peut apercevoir qu’une toute petite partie de ce qu’on devrait voir. Celui qui écrit n’est pas toi : c’est ton double, celui qui, fuyant l’ennui, accepte d’avoir des visions. Il a sa voix à lui, sa syntaxe à lui, son courage à lui. Il est une église dont il se sait le seul Dieu. Il se promène sans cesse dans un inconnu changeant et surprenant, ouvre des portes mystérieuses sur des horizons inattendus. Il se réjouit de comprendre le néant des croyances et la vanité des espérances… »
 
Extrait du «Petit voleur»

Le petit voleur

Robert Lalonde, Boréal, Montréal, 2016, 192 pages