Ce que l’anecdotique brise

Jour de marché à Lima, ville qui habite les pages d’«Étrangers de A à Z».
Photo: Ernesto Benavides Agence France-Presse Jour de marché à Lima, ville qui habite les pages d’«Étrangers de A à Z».

Depuis longtemps, longtemps, longtemps, votre ordinaire ressemble au long fleuve tranquille du « rien à signaler », puis un matin, ça dérape. On crache, littéralement, sur vos repères. « À force de faire tous les jours le même parcours, il ne voyait plus les façades décrépites des immeubles longeant l’avenue qui menait au centre-ville de Lima. Il marchait en aveugle comme la plupart de ses semblables », écrit Daniel Castillo Durante au sujet d’un quidam parmi tant d’autres qui, ce jour-là, sur le trottoir, reçoit une glaire au visage, gracieuseté d’un autre passant.

Ils sont nombreux à essuyer ce genre d’insolites avanies ou à trouver matière à épiphanie lorsque l’improbable surgit au coeur de la banale enfilade des heures, parmi ces Étrangers de A à Z, recueil composé de 63 microrécits de deux pages au plus, ou se résumant parfois même à trois petites lignes. Exemple : « Je n’aime pas les hommes, et moi-même encore moins que les autres, car je dois vivre avec ma haine vingt-quatre heures sur vingt-quatre. » C’est tout ? C’est tout.

Quoi que prétende la quatrième de couverture, ce florilège d’histoires de déroutes et de fuites porte moins, à bien y regarder, sur l’exil de nombreux Sud-Américains que sur ces événements anecdotiques qui achèvent parfois de briser quelque chose chez ces marginaux obligés. Ce faisant, ils font éclore des émotions difficilement nommables, qui les propulseront sur les chemins de travers de l’exil… intérieur.

« Tu passais devant ma fenêtre un livre à la main. […] En effet, d’une main tu tenais le guidon et de l’autre, le livre dont je me demandais parfois s’il ne cachait pas un écran radar ou quelque chose dans le genre », se souvient, pensif, le narrateur de « Apprendre à lire à vélo », après que la jeune femme qu’il aimait tant observer a été écrasée par les roues d’un poids lourd.

De la singularité des visages

Savoir camper tout un mondeen si peu de mots demande, c’est l’évidence, un précieux savoir-faire dans le domaine de la description qui s’impose à l’imaginaire. Pour Daniel Castillo Durante, c’est quelque part autour de la tête qu’un personnage révèle ce qu’il y a de singulier, que sa figure soit « olivâtre au regard vif », qu’elle ait « l’expression extatique des hommes qui ont su se frayer une voie au milieu des ténèbres », ou qu’elle s’apparente à « un de ces portraits funéraires peints à l’encaustique sur des bandelettes recouvrant le visage de certaines momies coptes en Égypte ».

La contrainte de longueur que s’impose ici le vétéran écrivain québécois d’origine argentine ne peut cependant que le confiner au territoire de l’exercice de style, souvent fascinant, mais exercice de style quand même. L’aspect répétitif de certains schémas narratifs ainsi que son obsession pour les agressions sexuelles finiront aussi par lasser, voire à troubler.

Les nomades du coeur qu’affectionne visiblement Durante ne sont jamais aussi beaux que lorsqu’ils se révèlent en insoumis tranquilles, souverains de toutes les oppressions que le monde suspend au-dessus de leurs têtes. « Lima, les séismes de Lima faisaient rire maman. C’était la seule chose du reste qui l’égayait. Si seulement ça pouvait tous nous rayer de la surface de la Terre, murmurait-elle entre ses dents », se souvient un fils au sujet de sa « Mère au balcon ». On aurait bien aimé passer plus que deux pages avec cette espiègle mémé.

« Regarde ce qui t’attend, avait-elle dit en montrant le père crier comme un putois dans son lit tandis que l’infirmière essayait de lui faire une piqûre pour le calmer. Il venait tout juste d’arriver de l’aéroport international d’Ezeiza à Buenos Aires. À peine le temps de déposer les valises et déjà confronté aux paroles toujours imprévisibles de sa belle-mère. »
 
Extrait d’«Étrangers de A à Z»

Étrangers de A à Z

Daniel Castillo Durante, Lévesque éditeur, Montréal, 2016, 132 pages