Secrets de femmes

La nouvelle qui constitue la première partie de «Je n’ai jamais embrassé Laure» a valu à la Sherbrookoise Kiev Renaud le Prix du jeune écrivain de langue française 2015.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La nouvelle qui constitue la première partie de «Je n’ai jamais embrassé Laure» a valu à la Sherbrookoise Kiev Renaud le Prix du jeune écrivain de langue française 2015.

« Roman par nouvelles », Je n’ai jamais embrassé Laure de Kiev Renaud diffuse en trois parties — qui donnent tour à tour la parole à trois narratrices distinctes — les secrets étouffés d’un univers féminin clos et sensuel.

Florence, d’abord, envahie par les souvenirs alors qu’elle retrouve des albums photo. Des gamines de dix ans qui jouaient à se grimer en prostituées, à simuler des accouchements (jeune, Florence avait une véritable fascination pour la grossesse) ou à clavarder sous de fausses identités avec des hommes sur des sites de rencontres. « Dans un français impeccable, nous nous faisions passer pour des blondes aux gros seins. »

Très proche de Laure, sa meilleure amie, un peu jalouse de sa beauté (elle comprend à 15 ans, en comparaison, qu’elle n’est pas belle), peut-être aussi amoureuse, Florence se souvient : « Le corps de Laure était plus développé que le nôtre. Nous étions curieuses de ses seins comme d’un nouveau jouet, et nous ne perdions pas une occasion de les toucher. »

La fille de Florence, Cassandre, a pour sa part « cru longtemps que les hommes et les femmes faisaient des enfants puis se retournaient vers leurs semblables, comme on se regarde dans le miroir… » Dans le contexte de la séparation de ses parents, l’enfant ira passer du temps avec Laure. Elle en profite pour imaginer avec un drôle de frisson avoir été kidnappée par l’amie de sa mère et être sa prisonnière — Laure devenant l’objet des « fantasmes » de la mère comme de la fille.

Enfin, dans la troisième partie, c’est Laure elle-même qui donne sa vision des choses et déterre des souvenirs d’enfance, posant un regard attendri sur Florence, devenue adulte et mère, qui lui paraît plus belle qu’avant. « Elle a la beauté de ce qui précède le flétrissement : des fruits bientôt trop mûrs, des collants minces avant qu’ils fendent, des lèvres sèches qui vont gercer. »

En une douzaine de courts textes, Je n’ai jamais embrassé Laure trace ainsi le récit en angles multiples d’une amitié féminine un peu fusionnelle, traversée d’ambiguïtés et de poésie. Un univers féminin composé d’une sensualité chargée mais retenue — et de ce fait plus trouble encore —, qui joue plutôt habilement d’une certaine ambiguïté. Et un monde où le corps, avec ses charmes, ses sécrétions et ses dégradations, occupe une des premières places.

La nouvelle qui constitue la première partie de Je n’ai jamais embrassé Laure a valu à la Sherbrookoise Kiev Renaud, née en 1991, auteure déjà d’un « roman par nouvelles » qui abordait l’enfance (Princesses en culottes courtes, GGC, 2007), le Prix du jeune écrivain de langue française 2015.

« Les enfants sont comme des négatifs en attente d'être développés: la moindre tache devient apparente, sombre et creuse une fois agrandie »
 
Extrait de «Je n'ai jamais embrassé Laure»

Je n’ai jamais embrassé Laure

Kiev Renaud, Leméac, Montréal, 2016, 96 pages