Pierre Perrault et la mémoire libérée

Le poète Pierre Perrault
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Le poète Pierre Perrault

Devant le cinéaste et ex-professeur de philosophie Jean-Daniel Lafond, le poète Pierre Perrault (1927-1999), lui aussi cinéaste, définissait malicieusement la discipline illustrée entre autres par Platon comme « la pensée en jupette athénienne ». Pourtant, deux jeunes auteurs, Olivier Ducharme et Pierre-Alexandre Fradet, osent poser sur son oeuvre un « regard philosophique ». Ils prennent très au sérieux son si bel aveu : « La vie m’a servi de langage. »

Intitulé Une vie sans bon sens, leur essai, préfacé par Lafond, surprend. Il innove en interprétant les films, les poèmes de même que la prosede Perrault à la lumière de quelques philosophes, surtout de Nietzsche. Mais pas question de présenter l’oeuvre comme une oeuvre à thèse. Les références à la philosophie ne sont là que pour confirmer en les éclaircissant le vitalisme, la passion du devenir et l’effort de concrétisation d’un homme qui se voyait plus comme un transcripteur de la verve populaire qu’un créateur.

En 1883, dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche conçoit trois métamorphoses successives de l’esprit : le chameau porteur des trésors du passé, le lion qui s’en libère, l’enfant découvreur et réinventeur du monde. Selon Ducharme et Fradet, le génie de l’enfance caractérise ainsi l’oeuvre de Perrault.

Le naturel sublime

Poète de la pensée, Nietzsche, le moins philosophe des philosophes, éclaire en effet la démarche bien postérieure du poète québécois qui appelle le cinéma direct, dont il fut un artisan, le « cinéma vécu », en se voulant le moins artiste desartistes. Si, dans l’optique nietzschéenne, c’est par la souffrance que l’être humain arrive à se métamorphoser, Perrault, écrivain et documentariste, exprime la douleur de l’histoire en gestation par la merveilleuse formule : « La mémoire a la vie plus longue que les cicatrices. »

Ce qui suppose, comme l’expliquent Ducharme et Fradet, « qu’on arrache la mémoire au passé pour la libérer de l’état de momification qui la guette ». Aussi, dans son documentaire sur l’Abitibi réalisé en 1976, Le retour à la terre, Perrault donne-t-il un sens absolu au titre en le détachant de l’idée reçue d’une survivance passéiste pour y voir le retour écologique à la nature. Il se rapproche de Nietzsche, qui évoquait déjà « une marche en avant » vers « le naturel sublime ».

Consacré en 1982 à la chasse à l’orignal, son documentaire La bête lumineuse, dans lequel Ducharme et Fradet voient à juste titre une excellente illustration du nietzschéisme, oppose un novice poétisant la chasse à des chasseurs d’expérience qui le tournent en dérision. La réalité, chère à Perrault et avant lui à Nietzsche, éclipserait la fiction incarnée par le novice. Mais la faculté du cinéaste de s’effacer derrière des êtres qui percent l’écran rend, comme si de rien n’était, son oeuvre tout aussi vécue que mythique.

« Je crois que Pierre n’a jamais vraiment réalisé à quel point il était un modèle et une inspiration pour des milliers et des milliers de Québécois de toutes origines, de toutes conditions, autant comme artiste qu’en tant que militant politique »
 
Pierre-Luc Bégin dans « Une vie sans bon sens. Regard philosophique sur Pierre Perrault »

Une vie sans bon sens. Regard philosophique sur Pierre Perrault

Olivier Ducharme et Pierre-Alexandre Fradet, Nota bene, Montréal, 2016, 212 pages