L’Euguélionne, future librairie féministe à Montréal

À l’oeuvre dans le magasin où elle travaille, Marie-Ève Blais a un jour trouvé les exemplaires d’Une chambre à soi, l’essentiel pamphletde Virginia Woolf sur la place des femmes dans la littérature, classé dans la section des romans. Une simple erreur de classement ? La libraire y a plutôt vu un glissement qui l’a choquée, ouvrant une réflexion qui a fait naître le projet de librairie coopérative féministe L’Euguélionne, pensé et parti par un quintette de jeunes d’entre 20 et 30 ans — avec Camille Toffoli, Sandrine Bourget-Lapointe et Nicolas Longtin-Martel.

« Quand une femme écrit sur l’écriture des femmes, sa réflexion n’est pas considérée comme faisant part de la grande pensée littéraire masculine, mais doit être reléguée à la fiction, s’insurgeait alors Mme Blais sur les réseaux sociaux. On la classe en littérature, avec les romans. » Ce glissement, trop connu, ramène les oeuvres écrites par des femmes hors du champ des oeuvres importantes, hors parfois de la pensée même, en les reléguant au récit de soi, à l’intime, au journal, au témoignage, voire à l’autobiographique.

« C’est la petite anecdote, l’allumette dans la meule de paille qui a déclenché notre réflexion, explique Stéphanie Dufresne en entrevue téléphonique au Devoir. Une réflexion sur la façon dont l’écriture des femmes est reçue et considérée. »

Ils sont étudiants en littérature, en études féministes, ou libraire. Mme Dufresne oeuvre aussi à la maison d’édition artisanale Possibles Éditions. Et ils entendent redonner et redorer la place des femmes dans la littérature comme dans le marché du livre. « C’est un sujet qui est énormément discuté, et qui a besoin d’être discuté, on le voit ces jours-ci. Il y a des communautés qui se forment autour de ces idées, précise Stéphanie Dufresne. On pense qu’il y aura de l’intérêt à créer un lieu où on pourra s’informer et se réunir. On ne veut pas être la libraire d’un seul féminisme, mais des féminismes, où un doctorant en études féministes pourra trouver le seul livre, très pointu, qu’il n’a pas lu, mais aussi où des parents pourront trouver des livres sans stéréotypes de genre pour leurs enfants, par exemple. On veut que ce soit accessible au plus grand nombre possible. »


Pour tous

Pour mener leur projet à terme, le collectif lancera le 14 mars prochain une campagne de sociofinancement afin d’amasser 25 000 $ pour créer leur petite entreprise. Ils espèrent l’aide du Chantier pour l’économie sociale. Ils veulent trouver, pour la fin de l’été prochain, pignon sur rue dans le Centre-Sud, pas trop loin du Village gai. Car la librairie, qui sera de niche, se spécialisera non seulement en études féministes, mais aussi en livres queer et lesbiens, gais, bisexuels et transgenres (LGBT). Ce créneau n’a pas été repris depuis la fermeture des librairies L’androgyne en 2002 et Serge et Réal en 2008.

Quelque 6000 titres seront à l’étalage pour débuter, en français et en anglais (car tous les titres de Bell Hooks ou d’Angela Davis ne sont pas traduits en français, par exemple). « L’idée est de devenir une ressource spécialisée. » Place sera faite aux livres signés par des femmes, mais L’Euguélionne n’entend pas être une librairie de quartier, d’autant que Zone Libre et la Coop UQAM remplissent ce rôle dans ce secteur, et que Le Chercheur de trésors tient les trouvailles, livres rares et d’occasion. « Et donner une place à la littérature des femmes fait clairement partie de notre démarche, incluant les auteures qui ne se réclament pas du féminisme, » précise l’étudiante à l’Institut Simone de Beauvoir de Concordia.


L’origine d’un nom

Signé par Louky Bersianik (1930-2011) en 1976, L’Euguélionne (Typo) est considéré comme un des premiers romans québécois qui dénoncent la condition des femmes. Plusieurs le voient donc comme le premier roman féministe d’ici, bien qu’il se situe entre roman, essai et manifeste, entre parodie et polémique. « En choisissant ce nom pour notre librairie, on voyait une façon de valoriser cet héritage féministe d’ici, explique Stéphanie Dufresne. Si ce livre a connu et connaît un succès d’estime, il reste peu connu, et on veut le remettre à l’honneur. Et il y a dans le livre toute une réflexion aussi sur le langage. » L’Euguélionne arrive de sa planète sur la Terre, où elle observe que la moitié masculine de la population est en position de supériorité. « Si une femme a du génie, on dit qu’elle est folle, y lit-on. Si un homme est fou, on dit qu’il a du génie. Voilà, dit l’Euguélionne, entre beaucoup d’autres, un puissant ressort au mutisme des femmes. Un autre postulat fait marcher le système désespérément en sens unique, surtout en littérature. Il pourrait s’énoncer à peu près comme ceci : le critère du génie est sa misogynie ! »
3 commentaires

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Faire échec aux «trois trop»

Faire échec aux «trois trop»

Environ trois femmes meurent chaque heure de causes liées à la maternité en Afrique de l’Ouest francophone. Pour lutter...

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 9 mars 2016 09 h 53

    Cornelius Agrippa (1486-1536) auteur féministe du XVIe siècle


    Bravo et félicitations pour cette belle initiative!

    J’aimerais porter à votre connaissance un petit ouvrage, ne serait-ce que pour le sortir de l’ombre, écrit par un des premiers, sinon le premier auteur «féministe» de l’ère moderne à faire valoir l’existence propre des femmes, Cornelius Agrippa.

    Né à Cologne en 1486, humaniste, philosophe, mage, kabbaliste, Heinrich Cornelius Agrippa von Nettesheim écrivit en 1509 un petit traité, qu'il sait d'instinct être subversif, le "Declamatio de nobilitate et praecellentia foeminei sexus", qu’il retarda vingt ans avant de mettre sous presse. Traduit dans diverses langues vernaculaires, dont le français sous l'incipit "Traictier intitule de la noblesse et preexcellence du sexe feminin" (Anvers 1530), ce traité acquit une immense popularité dans toute l'Europe en des temps où la liberté de religion, de lire et de s'exprimer n'existait pour ainsi dire pas, sans qu’elle passe par le filtre de l’Inquisition.

    Qu’écrivait Agrippa pour s'attirer les foudres des inquisiteurs dominicains et franciscains, au point d'être dénoncé comme hérétique?

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 9 mars 2016 10 h 11

    Source

    Source: «De la supériorité des femmes», "Declamatio de nobilitate et praecellentia foeminei sexus", Heinrich Cornelius Agrippa (1529), traduit du latin par Bernard Dubourg, Dervy-Livres, Paris, 1986.

    Jeanne Mance Rodrigue

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 9 mars 2016 11 h 29

    (suite)

    Avec d’arguments logiques - qui aujourd’hui surprennent - puisés à même la théologie, l’Antiquité, la géographie (!), la législation, voire même la science, Agrippa soutient que la femme est «supérieure» à l’homme (superioritas, désignait, circa 1450, le fait d’être au-dessus de tous par ses qualités en parlant d’une personne).

    Un seul exemple, parmi tant d’autres, prise à même la Bible, suffira pour saisir l’énormité, aux yeux du pouvoir, de ses assertions.

    Selon la Genèse, Dieu créa le monde en six jours en suivant son ordre de création allant du plus bas vers le plus haut. Lorsque tout fut prêt pour recevoir la vie, Dieu créa les poissons et les oiseaux, les reptiles et les quadrupèdes puis l'homme et la femme, le 7e jour Dieu se reposa. En d’autres mots, le Créateur «part du plus vil pour atteindre graduellement et sans oublier un seul échelon des dignités relatives à la perfection globale […]. La femme est donc l’ultime des créatures, le terme et la fin de la Création, le parfait couronnement de l’ensemble des travaux du grand architecte, elle est la perfection de l’univers».

    Il n’en fallait pas plus pour mettre ce livre à l'Index librorum prohibitorum en 1559 (Index de Rome, opera omnia) à une époque où l'on brûlait allègrement les déviationnistes et les femmes sous prétexte de «vices de sorcellerie».
    Source : «De la supériorité des femmes», Heinrich Cornelius, traduit par Bernard Dubourg, Dervy-Livres, Paris, 1986.