L’inconsolable

La ville de Mostar en Bosnie-Herzégovine
Photo: Yasin Emir Akbas Getty Images La ville de Mostar en Bosnie-Herzégovine

Avant d’être défigurée par les bombardements et le nettoyage ethnique, la ville de Mostar, coupée en deux par la Neretva, était un véritable carrefour des cultures. Cette identité riche et plurielle, cette petite ville de Bosnie-Herzégovine aujourd’hui reconstruite et estampillée joyau du patrimoine mondial, la porte jusque dans son nom, qui signifie « gardien du pont ».

Maya Ombasic, née à Mostar en 1979, remonte le temps pour raconter avec talent, sensibilité et profondeur la longue dérive d’un homme déraciné, son père, qui a traîné jusqu’à sa mort précoce le lourd malheur d’avoir dû quitter son pays. Un voyage d’exil et de nostalgie qui nous entraîne de l’ex-Yougoslavie à la Suisse, en passant par Ottawa, Montréal et Cuba.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’auteure et philosophe Maya Ombasic

Avant d’être l’auteure de Chroniques du lézard et Rhadamanthe (Marchand de feuilles, 2007 et 2009), les deux romans qu’elle a consacrés à Cuba, pays de sang bouillant à l’héritage communiste lui aussi, une sorte de « paradis perdu » pour lequel elle aura plus tard le coup de foudre, Maya Ombasic a été une jeune réfugiée fuyant le nettoyage ethnique, transformée du jour au lendemain avec ses parents et son jeune frère en apatride, comme tant d’autres Yougoslaves.

Elle n’avait aucune idée, raconte-t-elle dans Mostarghia, le récit qu’elle consacre à son père « inconsolable de Mostar », des « rancoeurs historiques vertigineuses » qui étaient à l’oeuvre dans son pays d’origine avant son éclatement en 1991.

Un récit d’immigration qui se double d’un portrait à la fois doux et amer du père, auquel elle s’adresse par-delà la mort à l’occasion du voyage qu’elle entreprend, après avoir sacrifié ses économies pour le faire enterrer à Mostar, « au pays des arbres sucrés ».

Un réveil brutal

Portrait contrasté du père, donc, artiste-peintre attaché à l’héritage de Tito mis en miettes après la chute du communisme en Europe, Mostarghia est aussi une autobiographie en creux, faisant au passage le récit d’une émigration « réussie » et de la naissance d’une sensibilité d’écrivaine.

« C’est presque une loi de la physique dans les Balkans : le bien et le mal, la vérité et le mensonge marchent du même pas. » Figure tragique d’exil, personnage dépressif, alcoolique, fumeur compulsif, suicidaire, excessif et séducteur, condamné à vivre dans un monde imaginaire en raison de l’exil, il était pour sa fille « la poésie incarnée », capable de passer de la légèreté insouciante aux profondeurs abyssales de la dépression. À la merci, en somme, de son « infatigable et insatiable âme slave ».

Cet homme qui se sentait coupable d’avoir abandonné son pays au moment où, croyait-il, celui-ci avait le plus besoin de lui ressemblait de manière frappante, semble-t-il, à Andreï Tarkovski. Pour forger le titre de son récit, l’écrivaine s’est d’ailleurs inspirée de Nostalghia (1983), l’avant-dernier film du grand cinéaste russe.

« Pour toi, naître à Mostar, ça voulait dire beaucoup de choses. Comprendre la langue des poètes, et la parler avec un accent chantant, reconnaissable entre mille, siroter une rakija à l’ombre des figuiers penchés sur la tumultueuse Neretva, manger des cévapi, notre kebab national, dans la vieille ville aux allures d’Istanbul, être prêt à donner sa vie pour notre club de foot, se gaver des marrons grillés vendus par les gitans à l’automne, faire un méchoui le 1er mai, manger l’anguille fraîchement pêchée, s’enivrer au printemps du parfum des cerisiers et des amandiers en fleur… »

Une lente agonie

D’abord réfugiés en Suisse peu après le début des hostilités, où s’écoulent des années d’adolescence qui « passent comme une lente agonie », on les ramène partout à une identité ethnique et religieuse (bosniaque, musulmane) dans laquelle ils ne se reconnaissent pas. « Tu ne sais plus comment leur expliquer que la question de la religion est dépassée, hors sujet depuis que Tito nous a donné une nationalité. »

« Quelle serait ma vision du monde, se demande-t-elle, si mon cerveau avait traversé l’adolescence en allemand et non en français ? Le rythme de ma poésie serait-il différent ? Le goût de mercure que j’ai dans la bouche, certaines nuits sans espoir, serait-il le même dans la langue de Nietzsche que dans celle de Rousseau ? »

À Genève comme à Ottawa, où la famille se retrouvera quelques années plus tard, il refusera toujours d’apprendre la langue, caressant plutôt son malheur et la relation de dépendance envers sa femme (qui doit subvenir toute seule aux besoins de la famille), son fils et sa fille. Sa fille qui étouffe et se noie dans l’omniprésence de cet être excessif, tragique mais aussi fascinant, habité aux yeux de sa fille par la grâce. « Cette grâce qui t’accompagne, je l’explique par la relation privilégiée que tu entretiens avec les Tziganes. En ex-Yougoslavie, tout le monde les a toujours détestés, sauf toi et Kusturica. »

Une lente agonie en dents de scie à laquelle seule la mort viendra mettre un terme. « Vingt-sept années à se tenir entrelacés à l’intérieur d’un cercle d’émotions excessives, typiquement slaves, où la haine et l’amour, la tristesse et le burlesque sont tricotés en un même sentiment, comme dans les films de Kusturica. »

Mais c’est en voyant les centaines de personnes venues assister aux funérailles de son père, à Mostar, que l’écrivaine comprendra toute la signification du mot « appartenir ».

Livre hommage bouleversant traversé de tendresse et de lucidité, Mostarghia est porté par la voix forte et sensible de Maya Ombasic qui nous fait entrevoir l’envers plus sombre de l’exil. Magnifique.

La parole à Maya Ombasic

Qu’est-ce que l’âme slave ?

C’est un concept, une idée, une fiction, comme toutes les prétentions et étiquettes identitaires qui s’accrochent à une « essence » immuable. Mais si j’utilise l’expression tout au long du livre, c’est surtout pour aller au-delà de ces identités imposées et faites sur mesure contre lesquelles le personnage principal de mon livre, mon père, s’est indigné dès le début de la guerre civile en ex-Yougoslavie. En fait, contre les carcans identitaires bien coulés dans le béton qui, au nom d’une supériorité insensée, peuvent justifier une agression ou un nettoyage ethnique, j’ai essayé d’inclure dans cette idée « d’âme slave » ce que le discours dominant n’inclut pas, par exemple l’héritage tzigane ou ottoman… Autrement dit, s’il faut proposer une définition, je dirai que l’âme slave est un fleuve en constant changement qui contient dans ses profondeurs toutes les altérités, toutes les contradictions, mais aussi tous les espoirs et tous les ingrédients d’une identité multiple, malléable et fluide.

« On ne se défait pas si facilement des Balkans et de leur folie millénaire », écrivez-vous. Cette folie n’a-t-elle pas aussi deux visages, un sombre et un solaire, qui sont inséparables ?

C’est juste. Et c’est précisément grâce à cette multiplicité, cette malléabilité, par-delà cette « folie millénaire des Balkans » qui n’est rien d’autre que la tentative perpétuelle, mais totalement vaine, de convaincre son voisin que « le droit » de s’approprier un territoire au nom d’un mythe fondateur vaut plus que celui des autres, que réside la prise de conscience de l’absurde de toute cette entreprise de supériorité des uns sur les autres. C’est alors qu’on passe du tragique et du sombre au burlesque et à l’autodérision précisément parce que la proximité et le miroir de « l’autre » nous renvoient une image ridicule de nous-mêmes. Et c’est dans cette prise de conscience que réside le côté « solaire » et « exalté » d’être au monde, si propre à cette région du monde. Le problème, c’est que tous les 50 ans (ou presque), les démagogues resurgissent des tréfonds de l’obscurité pour convaincre le commun de mortel que la joie de vivre (ensemble) n’était qu’une illusion et qu’il faut à tout prix faire renaître « la vraie identité » croate, serbe, bosniaque, slovène, hongroise et j’en passe… jusqu’à la naissance d’un autre Tito et ainsi de suite…. Depuis la nuit des temps.

Quelle part pouvait tenir la culpabilité (celle d’avoir quitté son pays au moment où il avait besoin de lui) dans la nostalgie qu’éprouvait votre père pour Mostar, sa ville natale ?

C’est une excellente question, car je pense que la mélancolie et la culpabilité sont deux facettes d’un même sentiment. Cette culpabilité était paradoxalement le moteur de sa création, comme si le désir de laisser une trace tangible à travers l’art, il essayait à la fois de reproduire une ambiance constamment tournée vers le passé et vers sa ville natale, Mostar, mais aussi de se faire pardonner le fait qu’il aurait dû ne jamais partir. Je dirais que cette culpabilité est devenue encore plus acide (et son art étonnamment plus intense !) le jour où il a compris, surtout vers la fin de sa vie, qu’il était parti de Mostar, mais qu’à cause de sa nostalgie, il n’était arrivé nulle part. Il n’était donc ni là-bas ni dans aucun pays que nous avons vécu ou traversé, mais dans un « no man’s land » où justement la culpabilité et la nostalgie habitaient chaque fibre de son être. J’ai toujours dit qu’il n’est pas mort de cancer, mais plutôt de « mostarghia ».

Mostarghia

Maya Ombasic, VLB, Montréal, 2016, 248 pages