Le lieu le plus vrai

Gwenaëlle Aubry a gagné le prix Femina pour son roman «Personne», en 2009.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse Gwenaëlle Aubry a gagné le prix Femina pour son roman «Personne», en 2009.

Perséphone 2014 et Lazare mon amour forment un diptyque fascinant : l’un évoque le mythe de Perséphone, l’autre la vie de Sylvia Plath. Le mythe grec permettrait-il de mieux comprendre la poétesse américaine ?

Perséphone 2014, de Gwenaëlle Aubry, est une danse, une messe noire, une histoire de transe qui, sous les jupes relevées de la déesse, met en branle la machine de la vie. Un jour, Hadès, le dieu des Enfers, enlève Perséphone, aussi nommée Korè, « la jeune fille », pour la faire sienne et la séquestrer. Horreur. Sa mère Déméter négociera un compromis : qu’elle revienne sur Terre six mois par année.

Ainsi en va-t-il d’une antique défaillance, que la légende enjolive à moitié. Que de profondeur au mythe ! Combien de Korè, ravies sans avoir consenti à l’homme qui les fait femmes, et mères avant d’avoir connu l’amour ! Il surgit, elle crie : « On ne le nomme pas, on l’invoque seulement, on le dit de biais. »

Aubry a du tact. Elle connaît Perséphone, cette histoire vieille comme le monde. D’où ses chapitres choraux, en italiques, intitulés Ruine 1 (1989), Ruine 2 (1990), Ruine 3 (1989-1994), Ruine 4 (1990-1995) et Ruine 5 (1995) où, en fragments d’une rare finesse allusive, Perséphone, effritée, se restitue.

Des parties numérotées y sont intercalées. Là, d’autres scènes évoquent la légende grecque, Korè, Narcisse, Rapt, L’antiterre, Tentative de retour, Banlieue, Anna Perenna, Baubô, Éleusis. Mais cette Korè est contemporaine. Aubry la voit prompte à la cavale, dans la prairie étincelante où l’événement a lieu : voici venir l’effroi et le triomphe de l’innocente, à « l’instant-précipice où tout a glissé ». Ce noyau mythique, écrit-elle, « n’en finissait pas d’irradier ».

Temps présent

Réajustons l’éternité à la mémoire singulière. « Je suis entrée dans le mythe par un homme », dit la narratrice. « J’avais dix-huit ans. » Qui est la plus insolente, l’ancienne Korè ou la femme moderne ? L’homme va droit au rire féminin : « Il la connaissait bien, il m’a offert son portrait, un oeil unique et sans pupille égaré dans un ovale nu et, couvrant l’autre comme une taie puis ruisselant du crâne ouvert, des spirales confuses. » La joyeuse Perséphone de 2014 se remémore un voyage de jeunesse en Grèce ; elle y rêva de changer l’instant en durée. « Nous brûlons d’innocence », dit-elle alors à l’amant, en un feu de joie qui brûle encore.

Le mythe met donc en scène une histoire vraie : « dans le mythe comme dans la vie », raconter est une « formidable machine à fabriquer de la distance », qui permet de voir la « machine de guerre qui, souterraine et rusée, menait un inlassable travail de sape ». Perséphone se modernise en l’écrivant, et on devine la douleur sous le masque du rajeunissement.

Aubry peint en mots oniriques, divertissants aussi, la scène inaugurale, le rapt théâtralisé par le mythe, plein de violence et de beauté. C’est une hymne, un cantique superbe, une voix langoureuse et frémissante de femme qui s’exprime en Perséphone. Ce nom même ne contient-il pas la voix ? « À chaque mot d’amour il l’entraîne plus profond dans sa nuit », mais les corps interchangeables des amants se séparent. Seule, Korè, tétanisée, demeure : « Au pied du ventre, une grenade éclatée. »

Un miracle d’équilibre

Prix Femina en 2009 pour Personne, consacré à son père maniaco-dépressif, la philosophe Aubry, chercheuse et écrivaine, se penche dans Lazare mon amour sur la vie et les poèmes de Sylvia Plath. C’est un petit bijou d’écriture admirative et empathique.

Folle d’amour pour le poète Ted Hughes, à qui elle se dévoue mais qui l’abandonne à Londres avec leurs deux enfants, la poétesse américaine, bipolaire, se donne à la mort en s’asphyxiant. Il n’y eut personne pour la relever, pour sauver sa vie exaspérée et ses pages puissantes du désastre où les mots de Hughes l’avaient plongée.

Avec ce jeu de mots, « Perséphone, Fée Personne », l’auteure compare ces mondes féminins précaires, éclatants, « le massacre et le sacre » promis à la mémoire. « J’écris en écho à la souveraineté de certains instants vitaux, pour combler le manque où ils m’ont laissée, pour perpétuer leur intensité. » Ces mots du premier livre nouent serré, dans le second, l’écriture et la vie de Plath.

Zoom sur le couple de Hughes et Plath, sur leur passion colossale, sur « la plénitude sensuelle et l’évidence de leur beauté », l’écriture et le sexe « au plus vif, au plus vrai, au plus ardent », jusqu’à la chute vertigineuse et insensée. « Le livre est là et on est en lui, plus entière, plus chantante, plus déliée : on a enfin trouvé un lieu où vivre. Le livre est là et on est lui : on a enfin trouvé une façon d’être, le droit d’exister. »


Perséphone 2014

Gwenaëlle Aubry, Mercure de France, Paris, 2016, 117 pages et «Lazare mon amour», Gwenaëlle Aubry avec Sylvia Plath, Héliotrope, Montréal, 2015, 75 pages.