Le lent déclin du féodalisme québécois

Le manoir Mauvide-Genest, à l'île d'Orléans
Photo: CLD de l'île d'Orléans Le manoir Mauvide-Genest, à l'île d'Orléans

L’historien Benoît Grenier est fasciné par l’agonie du régime seigneurial québécois qui a survécu à sa propre abolition en 1854 avant de s’éteindre au milieu du siècle dernier. Depuis un moment, il arpente les anciens fiefs de la Nouvelle-France à la recherche des vestiges mémoriels du féodalisme. Son plus récent ouvrage, codirigé par Michel Morissette, explore les facettes méconnues de ce mode de peuplement unique en Amérique du Nord.

Paradoxalement, c’est au coeur de l’aire cantonale, à Sherbrooke, que s’est tenu le colloque à l’origine de ces Nouveaux regards en histoire seigneuriale au Québec. Les auteurs réunis par Grenier et Morissette y dressent un état des lieux parcellaire de la féodalité québécoise. Ils n’entrent pas dans le débat opposant la seigneurie française au canton britannique.

Ce collectif se concentre plutôt sur l’évolution du régime seigneurial entre la Conquête de 1760 et l’abolition des droits et devoirs féodaux en 1854. Cette année-là, le gouvernement du Canada-Uni offre deux options aux censitaires. Ils peuvent racheter la rente annuelle qu’ils versent au seigneur pour occuper leur terre ou continuer leurs paiements. La seconde option l’emporte dans 80 % des cas, par apathie ou pour éviter les frais de notaire.

S’ils perdent leurs privilèges, les seigneurs sortent gagnants de l’opération. En plus de leur domaine, ils conservent les terres non concédées de leur fief. C’est le cas du Séminaire de Québec, qui possède toujours l’arrière-pays forestier de la seigneurie de Beaupré, un territoire trois fois plus vaste que l’île de Montréal. On vient d’ailleurs d’y ériger un imposant parc éolien de 365 MW. « Ces terres furent [peut-être] le plus grand cadeau jamais donné à des particuliers par l’État dans l’histoire du Québec », avance Grenier.

La rupture

Au début du XXe siècle, les rentes seigneuriales touchent encore un Québécois sur six. Leur persistance est dénoncée par le député Télesphore-Damien Bouchard : « Les populations assujetties à ce tribut ont vainement cherché à le faire disparaître de notre territoire, qui est probablement un des derniers à le subir dans l’univers ! » s’exclame l’élu libéral en 1926. Son intervention va entraîner la transformation des rentes en taxe municipale.

La rupture définitive du lien féodal est réalisée en 1940 sous le regard critique de la jeune journaliste Gabrielle Roy, qui écrit alors dans le Bulletin des agriculteurs. Selon Grenier, la future romancière « fut peut-être la seule, à cette époque, à relever le coût de cette ultime opération d’indemnisation » qui tourne de nouveau à l’avantage des seigneurs.

Entre 1940 et 1950, c’est plus de trois millions de dollars qui seront versés aux anciens détenteurs des fiefs par le syndicat chargé de leur liquidation. Parmi les bénéficiaires se trouve Henri Bourassa, le fondateur du Devoir, qui encaisse la rondelette somme de 10 000 $ pour le rachat des rentes héritées de son grand-père, Louis-Joseph Papineau.

Nouveaux regards en histoire seigneuriale au Québec

Sous la direction de Benoît Grenier et Michel Morissette, Septentrion, Québec, 2016, 488 pages