Le costumier en déroute

François Barbeau, costumier émérite et presque inventeur du métier au Québec, semble avoir inspiré le romancier Jean-Marc Beausoleil.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir François Barbeau, costumier émérite et presque inventeur du métier au Québec, semble avoir inspiré le romancier Jean-Marc Beausoleil.

François Barbeau, décédé à l’âge de 80 ans le 28 janvier dernier, aurait, selon les spécialistes, littéralement inventé le métier de costumier au Québec. « C’est plate à dire, mais quand quelqu’un d’aussi talentueux et doté d’une telle vision disparaît, on comprend qu’il ne sera jamais remplacé », déclarait alors entre les pages de ce journal Xavier Dolan, qui avait sollicité les lumières du maître pendant la production de Mommy.

Olivier, narrateur de Mille masques, et propriétaire de l’atelier de costumes du même nom, réalise douloureusement, pour sa part, qu’il ne parviendra jamais à remplacer dignement Benjamin Goldstein, son regretté mentor (à qui Jean-Marc Beausoleil attribue des débuts à bord de la Roulotte de Paul Buissonneau, ainsi qu’une stakhanoviste ardeur à la tâche, deux détails empruntés à la biographie de Barbeau). Le vieillissant artisan n’a pas été à la hauteur de celui qui l’a consolé et rescapé du deuil de sa femme, préférant s’enfoncer dans la noce et le décolleté pigeonnant des jeunes premières de passage dans son lit plutôt que dans le travail.

Dépité par l’oisiveté de son père, dont l’entreprise prend l’eau, le fils d’Olivier deviendra son contraire en passant des scouts aux cadets, avant de carrément s’enrôler dans l’armée. Son départ vers le front afghan glace les relations entre les deux hommes. Chaque soir, c’est un Olivier vêtu d’un costume tiré de sa collection et équipé d’un verre de scotch qui consigne dans un cahier ce qu’il aurait aimé dire à son enfant. Sous le masque de l’alcool, un père se confie et dresse des bilans.

Superposition

Jamais à court de prémisses inusitées, Jean-Marc Beausoleil demeure avec ce neuvième roman l’écrivain du joyeux éparpillement. À la relation tendue entre Olivier et son fils, l’auteur de Docteur Jazz (Trois-Pistoles, 2015) insuffle une série d’apartés éditoriaux sur la dématérialisation des relations humaines ou l’impérialisme américain tenant davantage du coup de gueule Facebook que de la littérature. Son cerveau en ébullition et son subtil sens de l’humour produisent néanmoins plusieurs idées amusantes, dont celle d’un personnage de cinéaste travaillant à un film de série B de type « Goya rencontre Playboy ».

Dans le vocabulaire du vêtement, Jean-Marc Beausoleil serait davantage un adepte de la superposition que du dénuement. Raconter en 152 pages une relation amoureuse naissante, et la déroute d’une carrière, et un tournage avorté, et la vie d’un grand costumier, et un duo père-fils à couteaux tirés est une tâche sur laquelle même le romancier le plus habile achopperait. Les coutures ne peuvent que pendre une fois la quatrième de couverture refermée.

Confrontation entre un jouisseur prenant son pied « quand l’élastique lâche » et son fils ne pouvant, lui, jamais être trop encadré, Mille masques pose en creux la question de ce que le masque camoufle, et de ce que le masque donne comme permission. Le masque est-il un leurre ou un nécessaire appel d’air ? semble se demander Beausoleil devant cet enfant qui se rebellera, après avoir été ridiculisé devant toute sa classe à cause de son adhésion trop enthousiaste au monde de l’imaginaire. « Tu argumentais que Superman devait bien exister puisque tu avais ses bottes et sa cape à la maison », se souvient le paternel. Entre celui qui fuit le réel et celui qui s’y confine, qui est le plus ridicule ?

«Ben pensait en termes de couleurs, d’harmonies, de chocs, de chaud, de froid. Il affectionnait la gouache, multipliait les cartons de couleurs, pouvait mélanger quarante-cinq tonalités de rouges différents, chacune sur son petit bout de carton, avant de trouver ce qu’il cherchait. Il discutait avec le metteur en scène, le directeur. Il connaissait les comédiens, hantait les coulisses…» Extrait de «Mille masques»

Mille masques

Jean-Marc Beausoleil, Triptyque, Montréal, 2016, 152 pages