Genres subvertis, écriture en délire

« Je sais comment sont faits les garçons. Cet aiguillon que les mères puissantes leur ont planté au milieu du corps, et moi je suis creuse et humide », se dit une adolescente dans Les fous de Bassan d’Anne Hébert (Seuil, 1982). N’est-ce pas des femmes que naissent les hommes ? L’intuition de la romancière enrichissait déjà, en 1982, la notion psychosociale de genre qu’exploite l’essayiste Catherine Dussault Frenette et qui dépasse la vieille notion de sexe.

Au fil de son livre L’expression du désir au féminin dans quatre romans québécois contemporains, la doctorante en littérature se réfère à la philosophe américaine Judith Butler, l’une des principales théoriciennes, au cours des années 1990, de la notion de genre. Comme « le désir n’a longtemps été saisissable qu’à partir de la seule perspective masculine », explique-t-elle, la subjectivité du désir chez les personnages féminins de certains romans ébranle les perceptions conventionnelles.

Ce bouleversement des genres, c’est-à-dire des différences non biologiques entre hommes et femmes, elle le scrute avec doigté dans Les fous de Bassan, Volkswagen blues, de Jacques Poulin (1984, Babel), L’île de la Merci, d’Élise Turcotte (Leméac, 1997), et La petite fille qui aimait trop les allumettes, de Gaétan Soucy (1998). Elle nous convainc qu’étrangement, les romans des deux hommes vont plus loin que ceux des deux femmes dans la subversion des stéréotypes féminins ou masculins.

Le délire et l’effroi

Le roman de Poulin met en scène une jeune Métisse androgyne mais attirée par l’homme de souche européenne avec qui elle traverse l’Amérique en dénonçant les colonisateurs blancs et masculins du continent jadis autochtone. Elle séduit presque brutalement son compagnon de route qui se soumet à elle comme le ferait une femme stéréotypée. Dans le roman de Soucy, la jeune fille, forcée par son père à revêtir une identité masculine, se retrouve femme à travers l’horreur lorsque son frère la viole.

En dépit de l’originalité du récit, il n’y a guère de subversion de genre sous la plume d’Élise Turcotte. Chez la romancière, Catherine Dussault Frenette constate que « le désir féminin reste définitivement marqué par la honte et subordonné à une volonté masculine ». Malgré sa contraignante grille de lecture, elle aurait pu insister plus sur lecharme de l’écriture dans des oeuvres si bien choisies.

Par exemple, Anne Hébert fait dire à un personnage féminin : « Un jour, mon amour, nous nous battrons tous les deux sur la grève, dans la lumière de la lune qui enchante et rend fou. » L’adolescente avoue vivre là un rêve trompeur en parlant en elle-même au misogyne, au violeur qui la tuera. L’écriture seule insinue que, par-delà la plus étrange subversion des genres, l’attirance même entre les êtres quels qu’ils soient renferme déjà sa part de beauté, de délire et d’effroi.

«L’appropriation récente par les écrivaines de l’écriture de la sexualité reconfigure les codes usuels de la transcription du désir, troublant de ce fait l’ordre du genre» Extrait de «L’expression du désir au féminin»

L’expression du désir au féminin dans quatre romans québécois contemporains

Catherine Dussault Frenette, Nota bene, Montréal, 2016, 174 pages