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Arbre de vie

L’auteure Christiane Duchesne se distingue par son souci constant d’allumer l’imaginaire de ses lecteurs.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’auteure Christiane Duchesne se distingue par son souci constant d’allumer l’imaginaire de ses lecteurs.

Christiane Duchesne a toujours eu le don, à travers le regard qu’elle pose sur ses personnages, de semer la tendresse dans ses écrits. Trois fois gagnante d’un Prix du Gouverneur général, lauréate en 2001 du prix France-Québec et du prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec pour L’homme des silences (Boréal), cette écrivaine au long cours se distingue aussi par un souci constant d’allumer l’imaginaire de ses lecteurs, grands ou petits.

Dans Mourir par curiosité, elle raconte encore et encore des histoires, les multiplie. Elle fait s’imbriquer le passé dans le présent, le merveilleux dans le quotidien, l’improbable dans le palpable. Elle fait advenir la lumière au milieu de la noirceur, au bout du tunnel. Elle mise sur l’espoir.

Le roman s’ouvre sur un accident, qui laissera un adolescent entre la vie et la mort. À l’hôpital, jour après jour à ses côtés : une grand-tante qui tentera de le faire émerger du coma par des récits inspirés de leur histoire familiale.

Alternent le monologue intérieur du garçon et les histoires à haute voix de sa parente. On entend penser Emmanuel, 17 ans, danseur ayant l’ambition de devenir physicien, amoureux d’une Juliette avec qui il avait mille projets, désormais enfermé dans son corps désarticulé. Car il n’a jamais cessé de penser depuis son vol plané, alors que sa planche à roulettes a été percutée violemment par un 4X4 dont on n’a pas retrouvé la trace. Jamais cessé non plus d’entendre ce qui se dit autour de lui.

On partage ses sensations, ses angoisses, ses questions, sa colère, son désespoir, ses rêves. Et son combat, malgré ses trous noirs, ses pertes de repères, son immobilité, pour tenter de faire comprendre aux autres autour qu’il continue de vibrer à l’intérieur. « Je traîne au fond de mes galeries, je suis le spéléologue égaré, je ne sais plus comment remonter. »

Il entend qu’on pense à le débrancher du respirateur, il entend que ses jambes sont fort probablement foutues. « Personne ne lui parle, à lui, pas un mot pour le rassurer, ni de la part des médecins ni de celle des infirmières, on s’agite, on s’affaire, on discute du cas. »

Il entend sa mère dévastée, son père soucieux de retrouver le responsable de l’accident. Ses parents, impuissants. « Vous imaginez, vous organisez déjà votre vie avec un fils handicapé, paralysé jusqu’à nouvel ordre si jamais il arrive, cet ordre. À moins qu’on tire sur mes fils. »

Il entend sa Juliette venue partager un moment de grâce avec lui. Va-t-elle revenir, va-t-elle l’attendre ? Il entend tout, mais personne n’en tient compte. Sauf Rose.

Rose, sa grand-tante, fait le pari envers et contre tous qu’Emmanuel l’entend, qu’elle peut l’aider à revenir du côté de la vie. Elle refuse de baisser les bras, de se laisser submerger par le chagrin. Elle se persuade que son petit-neveu préféré va finir par donner des signes encourageants. D’ailleurs, malgré des hauts et des bas, tout indique que son état va en s’améliorant, elle le sent.

On reconnaîtra dans cette situation un mélange de divers témoignages ou romans sur le sujet. On pensera au récit de Jean-Luc Bauby, Le scaphandre et le papillon (1997, Robert Laffont). À celui, moins connu, révoltant, d’Angèle Lieby, Une larme m’a sauvée (2012, Transcontinental) sur le cauchemar psychique et physique qu’elle a enduré alors qu’elle était donnée pour morte et que personne au sein du personnel médical ne se souciait de ce qu’elle ressentait.

On pourrait citer aussi le merveilleux livre de Jean-François Beauchemin, La fabrication de l’aube (Québec Amérique, 2005) : « Le plus extraordinaire ne fut pas de mourir, mais plutôt d’émerger finalement de ce sommeil d’outre-tombe, en somme de revenir à la vie, alors que tout annonçait ma perte. J’avais cru ne plus revoir ce monde. Voilà qu’il m’était redonné. » Du côté des romans, le troublant Revenir de loin de Marie Laberge (Boréal, 2010) et le déchirant Si tu m’entends (Albin Michel, 2015) de Pascale Quiviger nous reviennent en mémoire. Ainsi de suite.

La force des histoires

Ce qui fait l’originalité de Mourir par curiosité, c’est la façon dont Rose, pour qui on ressent une infinie tendresse, s’y prend pour garder le contact avec son petit-neveu, elle qui croit plus que tout à la force des histoires.

Celles qu’on écrit : elle donne des ateliers d’écriture à de petits élèves démunis dans une école défavorisée. « Chaque semaine, le bonheur de les faire travailler, de les regarder se refaire un monde dans un présent auquel personne ne peut toucher. »

Celles qu’on raconte, aussi. Rose fouille dans sa mémoire, quitte à s’aider de son imagination, pour faire remonter à la surface les racines qui relient Emmanuel à la vie. « Dans le grand arbre de la famille, elle choisit chaque jour un personnage, c’est la mission qu’elle se donne et dont elle ne parlera à personne. Thérapie par la généalogie, des histoires de famille comme une musique qui se fraiera un chemin entre les strates de la conscience, par petites couches qu’elle laissera se déposer lentement au rythme d’une par jour. »

Elle plonge dans le passé de leurs aïeux communs pour mieux regarder vers l’avenir. Pour mieux tirer son protégé vers l’avant. Elle s’accroche à ses histoires comme on s’accroche à l’espoir. Est-ce qu’elle invente ? Est-ce qu’elle n’en fait pas un peu trop ? Peu importe, se dit Emmanuel dans son monde parallèle. « Continue, ça m’épuise de tenter de parler, raconte, raconte, Rose, ça passe le temps, ça fait passer le temps, ça le dilue, ça le rend transparent. »

L’histoire des bananes, qui relie l’adolescent à sa grand-mère et à son père. L’histoire d’un certain Pacôme, qui s’était inventé un naufrage et un séjour cauchemardesque sur une île pleine de cannibales. L’histoire de la passionnée Marie-des-Neiges, partie seule de son petit village pour aller rejoindre son promis à Vancouver. L’histoire d’Audet, pionnier de la famille en Nouvelle-France. L’histoire de la religieuse missionnaire dévorée par un ours dans le Grand Nord, puis celle d’Ésaü le bossu…

Rose n’en finit plus de raconter. De telle sorte que ses histoires prennent de plus en plus de place. Un peu trop systématique comme procédé romanesque, sans doute. On a beau suivre en parallèle l’évolution de l’état de santé de l’accidenté et le cinéma qu’il se fait dans la tête, ça sent le prétexte. Risque de lasser, par surabondance.

Pourtant, on ne peut s’empêcher de se régaler. On a beau se dire que c’est assez, c’est trop, n’en jetez plus la coupe est pleine, on ne cesse de s’émerveiller devant le talent de conteuse de Rose… autrement dit de l’auteure, qui tire les ficelles derrière.

«Pour toi, Manu, la réserve est infinie, je ne veux pas entendre parler de la fin des histoires, personne ne m’empêchera de continuer à raconter, ni les médecins, ni les infirmières, ni ta mère, ni ton père, on ne musèle pas la tante qui raconte, c’est une thérapie simpliste, mais c’est la seule que j’ai trouvée pour te faire revenir et j’y crois, j’ai fini par y croire. J’arrêterai quand tu reviendras.» Extrait de «Mourir par curiosité»

Mourir par curiosité

Christiane Duchesne, Boréal, Montréal, 2016, 296 pages