Le corps noir de l’histoire

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« Il n’y a rien d’exagéré dans ce que j’écris là. Les Américains vouent un culte à la démocratie, au point qu’ils ont très peu conscience de l’avoir parfois trahie », écrit crûment Ta-Nehisi Coates dans l’admirable Une colère noire.

Nul besoin d’entendre Toni Morrison, Prix Nobel de littérature, affirmer qu’il existe un lien de continuité entre l’oeuvre de Ta-Nehisi Coates et celle de James Baldwin : on le perçoit tout de suite comme une évidence manifeste. Voici un intellectuel américain de première valeur. Le lisant, personne ne s’y trompe.

Ta-Nehisi Coates est né en 1975 à Baltimore, une ville désindustrialisée dans l’après-guerre où, comme chacun le sait, le racisme secoue toujours la vie sociale. Coates est connu comme correspondant du magazine de centre gauche The Atlantic. Beetween the World and Me, traduit en français sur le titre d’Une colère noire, a reçu le National Book Award 2015.

Photo: Agence France-Presse Ta-Nehisi Coates remet en cause une vision sublimée de la lutte des Noirs.
 

Ce livre, remarquable de concision, reprend la formule connue de la « lettre à mon fils ». Mais il ne s’agit justement pas ici à proprement parler d’une formule. Cet écrivain, disons-le franchement, possède une voix, un style. Sa compréhension du monde, éprouvée dans sa chair même, il sait la rendre à l’encre des mots.

Voici donc un père noir qui essaye d’expliquer les racines de la douleur noire en Amérique. « Je te le dis : cette question — comment vivre avec un corps noir dans un pays perdu dans le Rêve — est la question de toute ma vie, et cette quête, je l’ai compris, trouve au bout du compte sa réponse en elle-même. »

Ce pays états-unien, rappelle Ta-Nehisi Coates, est fondé sur le pillage et la violence. « Au début de la guerre de Sécession, nos corps volés valaient quatre milliards de dollars, plus que toute l’industrie américaine, tous les chemins de fer américains, tous les ateliers et toutes les usines, et l’excellent produit créé par nos corps volés — le coton — était la principale ressource d’exportation de l’Amérique. Les hommes les plus riches du pays vivaient dans la vallée du Mississippi, et ils amassaient leur richesse sur nos corps volés. »

Le corps est ici placé au centre d’une écriture lancinante. Coates fait du corps noir un point de gravité. « Tout ce qui fonde l’histoire de ce pays contredit ce que tu es. »

En 1863, les noirs n’appartiennent pas à l’histoire officielle du pays, rappelle-t-il. Le « gouvernement du peuple » n’inclut pas ce peuple-là. L’Amérique croit en la réalité de la race. Mais la race, comme le souligne Ta-Nehisi Coates, « naît du racisme, et non le contraire ».


En 1865, à la fin de guerre, le hold-up commis sur tant de vies est terminé. Mais un siècle et demi plus tard, comment se fait-il que les prisons soient bondées de Noir, que les assassinats en pleine rue de simples citoyens de cette communauté se perpétuent, même au temps où un président noir se trouve à la Maison-Blanche ?

L’écrivain démonte les réalités sociales du monde noir américain. « La peur était visible parmi les grandes gueules de mon quartier, ces gamins avec leurs grosses bagues et leurs grosses médailles, leurs énormes blousons et leurs longues vestes en cuir à col de fourrure, qui leur servaient d’armure face au monde. […] Quand je repense à ces gamins, tout ce que je vois c’est de la peur ; je les vois se préparer au combat contre les fantômes de ce passé tragique au cours duquel les bandes du Mississippi encerclaient leurs propres grands-pères et allumaient les branches du corps noir comme des torches, avant de les arracher. » Comment dans un monde où ses frères étaient menacés ceux-ci ont-ils appris à adopter des dégaines où ils miment les rois afin de se protéger au moins grâce à une image ?

C’est le récit d’une enfance tendue qui explique un monde d’adultes déçus. « Très loin, au-delà du firmament, après la ceinture d’astéroïdes, il y avait un autre monde, où les enfants ne craignaient pas constamment pour leur corps. Je le savais, car il y avait chez moi, dans le salon, un grand écran de télévision. »

Comment échapper à cela ? L’école, loin d’être un instrument de liberté, mène au sommeil. « Je sentais que l’école nous cachait quelque chose, nous endormait avec une fausse moralité pour nous rendre aveugles et nous empêcher de poser cette question qui n’a rien d’exagéré : pourquoi le libre arbitre et la liberté spirituelle ont-ils pour revers l’agression qu’on fait subir à nos corps ? Lorsque nos aînés nous parlaient de lécole, ils ne nous la présentaient pas comme un lieu d’apprentissage fondamental, mais comme un moyen d’échapper à la mort et à l’emprisonnement. »

Oui, plus de 60 % des jeunes noirs qui abandonnent l’école finissent en prison. « Quand j’étais jeune, personne n’aurait osé dire franchement que l’école était faite pour sanctifier l’échec et la destruction. » L’expérience de l’école est ici vécue comme une tentative d’oblitérer la réalité violente du racisme. Celle des violences policières répétées par exemple.

 
Voie de sortie 
 

Ta-Nehisi Coates remet en cause une vision sublimée de la lutte des Noirs. Tous les ans, au mois de février, mois du Mouvement des droits civiques, Mois de l’histoire des Noirs chez nous, il s’est fait chanter la grandeur des marches pour la liberté. « Le mois ne pouvait pas s’écouler sans qu’on nous montre une série de films consacrés à la gloire d’être tabassé devant une caméra. Les Noirs, dans ces films, donnaient l’impression d’aimer les pires choses de la vie — les chiens qui mordaient leurs enfants, les gaz lacrymogènes qui asphyxiaient leurs poumons, les lances à incendie qui déchiraient leurs vêtements et les faisaient s’écrouler dans la rue. » Pourquoi ses héros devaient-ils tous être non violents ? « J’ai commencé à comprendre qu’il me faudrait bien plus qu’une collection d’idoles nationales pour être vraiment libre. »

La voie de sortie, ce sera en partie, pour lui, l’appropriation d’une culture par la lecture. Frantz Fanon, Toni Morrison, Zora Neale Hurston, Frederick Douglass. Il assume un rapport de lutte inspiré par l’oeuvre de Malcolm X. Il a lu et a écrit, sans jamais oublier qu’à rêver on oublie parfois de se battre face à l’humanité, face à ce qu’elle a de plus effrayant. « Le Rêve, c’est cette mauvaise habitude qui met la planète en danger, cette mauvaise habitude qui entasse nos corps dans des prisons et des ghettos. » L’écrivain a annoncé qu’il voterait pour Bernie Sanders plutôt qu’Hillary Clinton.

Ta-Nehisi Coates n’est pas le premier à parler de la condition noire. Mais il le fait avec un remarquable doigté et une écriture bien à lui qui ajoute à la puissance de son propos.

C’est une lettre à son fils américain, si on veut. Mais surtout une lettre adressée à l’humanité. Et il n’y a rien d’exagéré dans ce que j’écris là.

« La race naît du racisme, et non le contraire. La façon dont on nomme les gens n'a jamais été une affaire de généalogie ni de physiognomie. Elle est plutôt une affaire de hiérarchie. Les différences de couleur de peau et de nature de cheveux remontent à la nuit des temps. En revanche, croire à la prééminence de la couleur de la peau et de la nature des cheveux, penser que ces facteurs peuvent contribuer à l'organisation cohérente d'une société et reflètent des caractéristiques plus profondes, indélébiles: voilà l'idée nouvelle qui fonde ce nouveau peuple, qui a été conduit à croire, contre toute évidence et de manière tragique, qu'il est blanc. » Extrait d'«Une colère noire»

Une colère noire. Lettre à mon fils

Ta-Nehisi Coates, Éditions Autrement, Paris, 2016, 202 pages

2 commentaires
  • David Létourneau - Inscrit 27 février 2016 15 h 00

    Beau témoignage

    Merci, monsieur Nadeau. Encore une fois un article très inspirant! Vous évoquez Baltimore, je pense aussitôt à la légendaire série The Wire. Je lis ensuite sur l'auteur, je consulte les autres critiques dans le monde anglo-saxon : je réalise que ce Coates est passé trop longtemps sous mon radar (pourtant très à l'affût). Baltimore est une ville qui a un rapport particulier avec la culture noire et j'ai envie de lire le témoignage d'un de ses fils. Je vais lire les livres de notre homme, dans leur langue d'origine, avec beaucoup d'attention. Merci encore!

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 28 février 2016 10 h 45

    Rever.

    Je vais le lire aussi pour voir s il n y a pas des similitudes avec mon reve de pays et autre chose. J-P.Grise