La fille à Mario

La langue est crue, un peu maniérée par moments dans sa façon de fétichiser l’oralité, et cela s’inscrit, on le comprend, dans le sillage de la démarche poétique de l’auteure Erika Soucy.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La langue est crue, un peu maniérée par moments dans sa façon de fétichiser l’oralité, et cela s’inscrit, on le comprend, dans le sillage de la démarche poétique de l’auteure Erika Soucy.

L’absence n’est pas toujours une source de douleur et de manque. Parfois, elle rime avec espace, liberté, oxygène, paix ou encore oubli.

« [Q]uand j’étais petite pis qu’il partait, longtemps ou pas longtemps, je m’en ennuyais pas. C’était plus compliqué qu’autre chose de l’avoir dans la maison. C’était lui, l’étranger, mais c’était nous autres qui étaient de trop. » Comme une sorte de test, de retrouvailles éclair ou bien pour tenter tout simplement de comprendre ce père toujours parti avec lequel elle avait longtemps coupé les ponts, une jeune femme décide d’aller se confronter à la réalité des travailleurs de chantier.

Avec le projet pas si secret d’écrire quelques poèmes à partir de cette expérience, la narratrice débarque au campement des Murailles, sur le chantier de la Romaine 2, un projet de vaste complexe hydroélectrique sur la rivière Romaine, au nord d’Havre-Saint-Pierre, sur la Côte-Nord. Son père, qui travaille pour une compagnie de forage et de dynamitage, permet à sa fille de séjourner sur le chantier en s’arrangeant pour lui trouver, venue le voir dans le Nord, un poste fictif de commis de bureau le temps d’une semaine. « J’aimerais, en quequ’part, me sentir chez nous. Commencer à comprendre, juste en voyant la terre de mon hublot, pourquoi les hommes autour de moi acceptent de passer leur vie icitte. »

Tenant durant son séjour une sorte de journal fait de réflexions et d’observations, Erika, la narratrice de Les Murailles, premier roman d’Erika Soucy, poète née à Portneuf-sur-Mer sur la Côte-Nord en 1987, s’adresse à son amoureux resté à Québec, alors que leur petite fille est sur le point d’avoir un an. « Je suis en route vers le mur qu’il a construit et qui nous sépare encore, vers là où il a sauvé notre peau. Parce que l’absence, c’était notre méthadone pour passer au travers. »

Posant ses maigres bagages (elle n’a apporté qu’un seul livre, les « poèmes biologiques » de Denis Vanier, Une Inca sauvage comme le feu), elle partage un premier constat : la plupart des hommes qu’elle aperçoit sur le chantier, pour qui elle est « la fille à Mario », ont la même démarche chaloupée que son père. « Un genre de démarche d’obèse morbide plus saccadée » qui vient, comprend-elle, avec les « bottes à cap ».

De cet homme absent, longtemps parti sur les chantiers de construction dans le Nord, acteur principal tyrannique d’une vie familiale dont il s’est exclu lui-même, Erika y voit la source de sa vocation de poète : « Je fais de la poésie qui chauffe le coeur un peu, parce que ça fait vingt ans au-dessus qu’à chaque fois que mon père revient du Nord, il traîne un grand vent avec lui, un grand vent frette de février qui t’engourdit la gueule pis t’empêche d’ouvrir les yeux. Amanché de même, ça va mal pour se parler. Fait qu’à la place, j’écris de la poésie. »

Enquête sincère, règlement de comptes, lamento, rejet d’un modèle familial, Les Murailles prend aussi la couleur d’un constat d’échec. « En quinze poèmes, j’ai écrit l’ordinaire, le vide. J’ai parlé des murs ; les deux sortes de murs. Ceux qui s’imposent entre le Nord pis la vraie vie, pis ceux qu’on érige en soi, une roche après l’autre, tout le long de la run. »

La démarche est touchante et sincère, les descriptions souvent colorées. La langue est crue, un peu maniérée par moments dans sa façon de fétichiser l’oralité, et cela s’inscrit, on le comprend, dans le sillage de la démarche poétique de l’auteure.

Mais la progression dramatique du roman, un certain manque de rythme et une finale en queue de poisson nous donnent l’impression que cette exploration d’une relation père-fille empoisonnée n’exploite peut-être pas toutes les ressources du genre. Et notamment sa capacité de pervertir le réel. Un peu trop sage.

« Josh de Colombier… Le gars qui fourrait toutes mes chums de filles, au secondaire ! Un gars que j’ai jamais connu, parce que j’habitais déjà à Québec, mais dont j’ai largement entendu parler. C’était le tombeur de la poly, celui qui niaisait pas avec la puck pis qui t’amenait à son chalet c’était pas trop long. Le Josh qui sortait au Blaquière à Forestville, pis qui avait pas peur de se commander deux grosses Black direct en partant pour starter sa veillée. Le Josh qui, si t’étais cute pis le moindrement willing, s’amanchait pour te trouver une bit de hasch à aller fumer collés collés dans sa Mazda. Le Josh que je m’étais toujours imaginé grand pis planté, avec une grosse voix d’homme pis de la barbe avant le temps, pis que je rencontre aujourd’hui : p’tit crisse gros comme e’rien, les joues creuses avec du gel dans les cheveux. » Extrait du roman «Les Murailles»

Les Murailles

Erika Soucy, VLB éditeur, Montréal, 2016, 160 pages