La géographie mentale d’Echenoz

Jean Echenoz est un admirateur du monde, sans être un contemplatif.
Photo: Rolland Allard Minuit Jean Echenoz est un admirateur du monde, sans être un contemplatif.

De Jean Echenoz, auteur de 17 romans, on pourrait dire qu’il s’enfonce dans le réel comme on s’engage en forêt : en désirant s’y engouffrer pour explorer ses mystères. Echenoz est un admirateur du monde, sans être un contemplatif ; au contraire, tout l’intéresse, surtout le détail, toutes les petites trouvailles de l’environnement. Pourquoi cette brindille, tiens une drôle de feuille, ah ! un bruit, est-ce mon pied craquant une coquille de noix ou une voix de la terre qui me retient ? Un indice, une mine antipersonnel, une divine surprise ?

Vous l’aurez compris, un livre d’Echenoz est une gymnastique mentale. Ouvrez cet Envoyée spéciale. Acceptez d’être désorientés. De suivre Constance, du cimetière de Passy, où elle est enlevée par deux individus louches, à Pyongyang, en Corée du Nord. Vous serez happés par d’incroyables détails d’enquête, un oeil rivé sur Lou Tausk, l’épais mari de Constance, et sur les piètres individus qui chauffent la prisonnière en Creuse, dans une région de grands bois. Puis, vous la suivrez expédiée en mission secrète dans un pays inaccessible par excellence.

Envoyée spéciale est spécial. Polar à la manière d’un Ian Fleming, d’un John Le Carré, amour pur du genre, où s’accumulent les petites combines et les magouillages, de la demande de rançon au gros plan torride, avec scène de découpage à vif et fuite en avant. Pourquoi est-ce si drôle, toute cette bêtise sur pied ? Lou Tausk est bien embêté, la phalange qu’il a reçue l’encombre ; il l’a congelée, à tout hasard. En attendant, l’auteur omniscient se charge de narrer le menu quotidien, surtout Constance, bientôt « faite à point ».

Forces majeures

Qu’est-ce qu’un polar ? Prenons Echenoz. Il pratique un genre de fantaisie, plein de prétextes et de logique à tiroirs. Sans psychologie. Acrobatique. Incongru. Flaubertien versant dans l’idiotie absurde et la pataphysique. Envoyée spéciale cousine avec les romans d’Éric Chevillard, moins ses jeux de mots, moins potache (encore que Objat l’espion, Pognel le malfrat ou Lessertisseur ne sont pas sertis dans la fine dentelle), mais aussi désopilant.

Dans la tradition de Minuit, Echenoz, né en 1947, et Chevillard, né 1964, ont hérité de Jérôme Lindon, qu’Echenoz a honoré d’un livre à sa mort, en 2001. Comment oublier que ce maître en édition résista courageusement contre la guerre d’Algérie ? Qu’il édita deux Prix Nobel de littérature, Beckett et Simon, et un Nobel de la paix, Wiesel ? Cette tradition de liberté nous vaut Echenoz et Chevillard.

Dans Envoyée spéciale, on suit les phrases et les pas de dilettantes ; on y constate le déséquilibre entre la petitesse humaine et l’immensité de son terrain de jeu ; on se perd dans un labyrinthe de sentiers, mi-réels mi-culturels, sans jamais céder sur l’aventure, engagée à fond. On s’étonnera, on se questionnera, on rira des fausses réponses et des pourquoi pas.

Voici à quoi ressemble cette écriture minutieuse, obsédée par le côté concret des choses. La conscience latente du désordre ambiant fait jaillir la fiction, qui rachète, par sa rigueur de construction, le bric-à-brac humain. Voici forcé l’inéluctable poids des choses, et nos hommes de Cro-Magnon déboulent dans la comédie. Car nos héros — un compositeur, un avocat véreux, une coiffeuse tatouée, un vendeur d’électroménagers, un général, un suppôt de Kim Jong-un, entre autres — sont des crapules nées du matin, embryons mal dégrossis, dénués de cogito et lents à la détente, médiocres pousses pleines d’humus : voyez comment Echenoz s’amuse avec la syntaxe pour les remuer.

Du côté des personnages, il y a de l’être-là, du primitif, tantôt débrouillard tantôt penaud. On constate vite leur inconsistance, une perte à la manière de Perec. Mais pas de rébus. Du côté du lecteur, on est réveillés, invités à développer notre curiosité face aux petits trafics de l’inconscient. Du côté de l’écrivain, c’est un rafistolage qui place l’observateur devant l’opacité du réel, avec l’énergie existentialiste et la puissance surréaliste, qui consiste à faire quelque chose avec ce qui n’était rien.

Echenoz, lors d’un entretien pour Le Devoir, évoquait ses aller-retour entre Paris et le Limousin, où se trouve la Creuse. Il prend le temps de rêver, d’observer les lieux, les paysages, les noms propres, les gens. Il convoque ainsi son ami Pierre Michon dans son livre (Constance est prisonnière dans son village !). Et des contrastes, il crée un détachement d’où tirer un feu d’artifice. Comment, d’un coup de rêve, d’histoire ancienne et récente, on se retrouve en Corée du Nord avec Constance, devenue taupe après que le tube Excessif de Tausk y a fait un tabac, c’est un clin d’oeil aux lieux communs retournés comme une manche : l’imaginaire d’Echenoz en est miné.

Lire de la littérature, c’est aussi s’amuser. Pratiquer l’insolence. Cesser de voir l’actualité comme déterminée et accablante. « Écrire est une activité amoureuse, pas un métier », nous avait-il déclaré. Résultat, ce sont ces 300 pages d’antidote formidable à l’ennui. Une écriture amoureuse, dont la modestie de l’auteur, souvent primé, recèle un grand métier.

« Nous pensions qu’il n’était pas mauvais que ce phénomène géologique, trop peu connu à notre avis, soit porté à la connaissance du public. Certes, le public a le droit d’objecter qu’une telle information ne semble être qu’une pure digression, sorte d’amusement didactique permettant d’achever un chapitre en douceur sans aucun lien avec notre récit. À cette réserve, bien entendu recevable, nous répondrons comme tout à l’heure: pour le moment. » Extrait d'«Envoyée spéciale»

Envoyée spéciale

Jean Echenoz, Minuit, Paris, 2016, 313 pages