Umberto Eco, entre la vie et la mort

Umberto Eco aimait profondément la vie et savait parler de sujets sérieux tout en humour.
Photo: Loic Venance Agence France-Presse Umberto Eco aimait profondément la vie et savait parler de sujets sérieux tout en humour.

La dernière fois que Thomas Stauder a vu Umberto Eco, c’était en septembre dernier à Milan. C’était près de 30 ans après leur première rencontre. De passage dans le nord de l’Italie, le professeur allemand l’a rejoint chez lui, au milieu de ses livres, quelques mois après la publication de Numéro zéro, le dernier roman du célèbre romancier décédé vendredi à l’âge de 84 ans. « La dernière fois qu’on s’est assis ensemble pour discuter, ça faisait plus de six mois qu’on essayait de se voir, mais il était toujours tellement occupé », raconte avec émotion celui qui a publié en 2012 un recueil d’entretiens s’étalant sur trois décennies avec le philosophe.

Thomas Stauder connaissait Umberto Eco depuis des années. Depuis, le temps a filé, les rencontres se sont succédé, mais il se souvient très bien de la première fois qu’il a rencontré le réputé sémiologue. « C’était à son bureau de l’Université de Bologne, se souvient le chercheur. Je venais de terminer mes études, je n’avais pas trente ans. » À l’époque, la publication de l’oeuvre phare de l’écrivain italien — Le nom de la rose — remontait à moins d’une dizaine d’années. « Son livre avait déjà eu un tel succès, il fallait qu’il contrôle l’entrée de son bureau, se remémore Stauder. C’était déjà un monument. Mais un monument accessible. Il ne s’est jamais retiré dans une tour d’ivoire. »

Eco le bon vivant

On connaît peu la vie d’Umberto Eco en dehors des intrigues historiques ficelées et des thèses universitaires élaborées. C’était pourtant un homme qui aimait profondément la vie, assure Thomas Stauder en se remémorant les soirées qu’il a passées à refaire le monde avec le philosophe. Un éclat de rire bien senti en plein milieu d’un cours, un bon whisky dégusté en fin de soirée, une cigarette grillée au coin d’une rue… « Avec Eco, ça finissait toujours dans un resto. Il savait faire la fête, ça, c’est sûr. Une fois, j’étais avec lui en Normandie, en France, pour un colloque. Si vous l’aviez vu. Si sérieux le jour, il sortait danser tous les soirs avec ses étudiants. Il était toujours comme ça, à mi-chemin entre deux émotions, entre deux caractères. »

Et toute sa force était là. « Il savait parler de sujets sérieux avec simplicité, tout en humour », raconte Stauder. Le succès de ses romans tient d’ailleurs à ça, à ces blagues qu’on n’attend pas, qui craquent le vernis savant. « La littérature d’Eco, c’est un monde de double sens. Un univers postmoderne où la culture populaire rejoint la culture des élites », sans que personne soit surpris.

Eco le savant

Auteur prolifique, Eco n’a pourtant que huit romans inscrits à sa feuille de route. Mais quels romans, insiste Thomas Stauder. Lire Eco, c’est plonger dans un univers imagé, où chaque élément est à sa place. « Il avait un sens de la précision hors du commun. Dans Le pendule de Foucault — sa plus fine fiction, à mon sens —, l’intrigue se déroule dans les rues de Paris, rues qu’il a visitées l’une après l’autre pour pouvoir les décrire à la perfection. Dans Le nom de la rose, il y a deux personnages qui traversent une abbaye. Et bien, croyez-le ou non, le nombre de pas des protagonistes fictifs est exact. Il avait un sens du détail remarquable. »

Malgré son incontestable succès littéraire, Umberto Eco a longtemps refusé l’étiquette de romancier à succès. « Je pense qu’il s’est toujours plus senti comme un philosophe qui écrivait des romans », se souvient le professeur de philologie romane avec un léger rire. Parce que ce n’était pas sa principale occupation, vous savez. Il enseignait, il écrivait des essais et des articles, il donnait des conférences. » Sans relâche, l’écrivain et penseur a travaillé sur plusieurs tableaux, jusqu’à son dernier souffle.

Eco et la mort

Bien que ce fût d’abord à la blague, Thomas Stauder rappelle qu’Eco a commencé très tôt à se préparer à la mort. « Il disait toujours que, comme philosophe, il avait ce devoir d’anticiper sa propre mort. Il avait d’ailleurs choisi son épitaphe depuis longtemps : “Attends, une minute encore ! Je ne puis, je ne puis !” » La citation, tirée du corpus du philosophe italien du XVIe siècle Thomas Campanella, se veut un clin d’oeil humoristique à cette finalité inévitable. « C’est l’idée que, même si on veut rester en vie — et il le voulait, j’en suis certain —, on doit tous se résigner, un jour ou l’autre, à partir. »

Il y en a toutefois qu’on a plus de mal à laisser aller. « Eco mort, l’humanité perd un fin observateur de l’actualité, un commentateur intelligent du monde contemporain. Plus que le romancier, c’est l’intellectuel engagé qui va nous manquer. »

2 commentaires
  • Jean-Pierre Audet - Abonné 23 février 2016 11 h 48

    Eco, l'intellectuel engagé

    Je connaissais l'intellectuel aux précisions taillées au scalpel. Thomas Stauder me fait découvrir l'homme engagé et proche des gens les plus simples. C'est ainsi que je considère l'accomplissement total d'un être humain : savoir et communication.

  • Yvon Bureau - Abonné 23 février 2016 20 h 24

    Souvent

    les gens qui osent et savent bien parler de la mort, de la fin de tout vivant, sont de grands vivants, et des gens qui choisissent d'en parler avec une distance saine en utilisant l'humour ...
    J'ai souvent été témoin de cela lors de grands congrès internationaux sur le droit de mourir dans la dignité.

    Chapeau, monsieur Eco! Gratitude à vous ! Vous ferez écho longtemps dans nos esprits.