Umberto Eco, le savant populaire

L’écrivain et philosophe italien Umberto Eco, auteur du célèbre roman Le nom de la rose, s’est éteint vendredi vers 22 h 30 à l’âge de 84 ans, a confirmé sa famille au quotidien italien La Repubblica. Il souffrait d’un cancer depuis de nombreuses années. L’Italie perd ainsi un de ses plus célèbres intellectuels contemporains, écrivait sur son site Internet La Repubblica, vendredi soir.

Pionnier de la sémiotique — la science des signes —, essayiste prolifique et grand penseur de l’esthétique et des médias, ce n’est que sur le tard, à l’âge de 48 ans, qu’Umberto Eco a commencé à écrire des romans. C’est toutefois le succès considérable de son premier titre, Le nom de la rose, publié en 1980 et vendu à plusieurs millions d’exemplaires, qui lui assura une notoriété quasi universelle. Le célèbre ouvrage a d’ailleurs été traduit en plus d’une quarantaine de langues, en plus d’être porté à l’écran en 1986.

Ce succès international a toutefois toujours été décrit par Eco avec une pointe d’amertume. « Il a longtemps dit que Le nom de la rose l’avait détruit, que ça avait éclipsé sa contribution philosophique, son apport à la pensée littéraire, raconte Georges Leroux, professeur émérite de philosophie à l’Université du Québec à Montréal, aussi critique littéraire. Il ne l’a jamais renié, mais c’est un peu comme s’il le portait comme un poids. » Eco a d’ailleurs expliqué s’être mis sur le tard à la fiction, car « il considérait l’écriture romanesque comme un jeu d’enfant qu’il ne prenait pas au sérieux ». Outre son premier succès, on lui doit également Le pendule de Foucault (1988), L’île du jour d’avant (1994) et La mystérieuse flamme de la reine Loana (2004). Son dernier roman, Numéro zéro, une fable noire, est paru l’an dernier.

Malgré son succès incontestable, Eco avouait humblement se considérer d’abord et avant tout comme un philosophe. « J’ai fait des études de philosophie, confiait-il au journal Le Monde lors d’une entrevue en 2010. Je me considère donc comme un philosophe, d’autant que je considère la sémiotique comme la seule forme de philosophie possible aujourd’hui — tout le reste, c’est littérature. Je suis un philosophe qui fait de la philosophie du lundi au vendredi, et qui, les week-ends, écrit des romans… Depuis l’âge de 48 ans. »


L’humour contre la mort

Né le 5 janvier 1932 à Alexandrie dans la région du Piémont, Eco est issu d’une famille de la toute petite bourgeoisie du nord de l’Italie. Il se destinait d’abord à une carrière d’universitaire — il a d’ailleurs étudié la philosophie à l’Université de Turin, consacrant sa thèse au problème esthétique chez Thomas d’Aquin. Après un court passage dans le milieu de la télévision, l’auteur a consacré une bonne partie de sa vie et de ses travaux intellectuels à la sémiologie et à l’histoire de l’art. Polyglotte, Umberto Eco a enseigné dans plusieurs universités, en particulier à Bologne, où il a occupé la Chaire de sémiotique jusqu’en octobre 2007, date à laquelle il a pris sa retraite.

Le lecteur d’Umberto Eco qui a fréquenté ses romans autant que ses essais, ses recueils et ses pastiches, sait que son esprit vif et plein d’humour, si habile à jouer de l’absurdité de la condition humaine, n’exclut pas une certaine tristesse existentielle. À ce propos, l’écrivain confiait au Devoir, en 1998, que c’était là une posture fondatrice. « On fait toujours de l’humour à cause de notre tristesse. L’homme est le seul animal qui rit. Il est aussi le seul qui sait qu’il doit mourir. Puisqu’on le sait, on sourit, pour ne pas passer sa vie à pleurer. »

 

De Kant à Superman

Peu de professeurs de littérature peuvent se vanter d’avoir écrit un best-seller comme Le nom de la rose. Beaucoup s’entendent d’ailleurs pour dire qu’Eco excelle dans l’art des commencements — son premier essai, L’oeuvre ouverte (1965), fut tout aussi fulgurant. Et quand il ne pratique pas le roman ou l’essai, Eco s’amuse à écrire des pastiches et des parodies pour les journaux italiens, dont plusieurs ont par la suite été traduits en français dont le joliment intitulé Comment voyager avec un saumon ?, publié chez Grasset en 1998.

L’écriture d’Umberto Eco prend toujours la forme d’une extravagance. Dans tous ses textes, l’auteur pratique l’art de la diversion, semblant prendre un malin plaisir à choisir des sujets percutants, puis à s’en écarter de toutes les manières possibles. L’extravagance, chez lui, est une force créatrice et presque un précepte moral. Là où le sérieux serait de mise, il enfile les blagues ; vous souhaitez rire, il vous assène vingt pages d’une rigueur digne d’un traité de philosophie. « Toute la beauté d’Umberto Eco est là, assure Georges Leroux, un sourire dans la voix. C’était un auteur très populaire, mais en même temps, c’était un vrai théoricien. » Ce mélange de culture savante et de culture populaire constitue la marque de l’écrivain, qui trouve ses vérités aussi bien chez Kant qu’auprès de Superman.

3 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 19 février 2016 20 h 01

    2-3 lettres

    Dario Fo: deux lettres des mots-croisés.

    Umberto Eco: trois lettres des mots-croisés.

    Mais que de conscience détonnante elles ont concentrée!

  • Claude Coulombe - Abonné 20 février 2016 09 h 14

    Umberto Eco était une grande fierté pour l'Italie!

    Francophile, Umberto Eco était un écrivain génial un érudit et sûrement une grande fierté pour l'Italie. Je garde un souvenir impérissable de son roman « Le Nom de la rose », une sorte de roman policier médiéval finement adapté au cinéma par un réalisateur français dont j'oublie le nom et mettant en vedette Sean Connery.

    « Le Pendule de Foucault » fut également une belle révélation où l'auteur tourne en ridicule l'ésotérisme et l'interprétation à outrance des détails historiques. Un régal pour l'esprit!

    Par contre, je dois avouer avoir renoncé à lire Baudolino dont le premier chapitre était rédigé dans un patois imaginaire illisible. J'ai fait une indigestion d'érudition...

  • Mario Cardinal - Abonné 20 février 2016 10 h 13

    umberto eco

    Je suis triste.
    mario cardinal