Les éditeurs ne veulent pas inclure le numérique

En quelques années de pratique, les éditeurs auraient constaté que le numérique peut créer des distorsions dans la chaîne du livre, en favorisant par exemple certains de ses acteurs.
Photo: Getty Images En quelques années de pratique, les éditeurs auraient constaté que le numérique peut créer des distorsions dans la chaîne du livre, en favorisant par exemple certains de ses acteurs.

À la demande de la ministre de la Culture Hélène David, l’ex-ministre Denis Vaugeois a remis fin janvier une analyse de la Loi sur le livre 51 qui régit toute la chaîne de ce marché. Le rapport a été déposé fin janvier. L’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) est de ceux qui y ont défendu la nécessité d’armer la loi afin de pouvoir réellement l’appliquer et la mettre de l’avant.

Dans leur mémoire dont Le Devoir a obtenu copie, les éditeurs regroupés au sein de l’ANEL mettent toutefois Québec en garde, une loi forte n’est pas une loi fourre-tout. Et, contre toutes attentes pour ceux qui ont suivi les discussions des dernières années, l’ANEL recommande, parmi ses cinq grands principes directeurs, de ne pas y inclure le livre numérique.

« Contrairement à ce qu’on aurait pu prétendre aux premières heures de la commercialisation du livre numérique ou livrel québécois, peut-on lire, l’inclusion de ce produit culturel dans la Loi 51 apparaît néfaste aux yeux des membres de l’ANEL. Considérant le développement fort anarchique de ce marché, les mutations à prévoir du produit, l’arrivée probable d’acteurs éloignés de la chaîne du livre et tenant surtout compte du temps que le législateur aura pris pour réfléchir à l’actualisation de cette loi, soit pas loin de 35 ans, faire une place au livre numérique dans la loi 51 serait aujourd’hui contre-productif. »

En quelques années de pratique, les éditeurs auraient constaté que le numérique peut créer des distorsions dans la chaîne du livre, en favorisant par exemple certains de ses acteurs, et en influençant non seulement la vie commerciale du livrel, mais aussi celle de son jumeau imprimé.

Si l’ANEL reconnaît la nécessité de réactualiser la loi 51, elle propose de ne pas la rouvrir. Ce geste risquerait de provoquer « de multiples revendications d’acteurs d’ici et d’ailleurs et pourrait s’avérer beaucoup plus néfaste que productif pour la santé de la chaîne ». La Loi gagnerait par contre à trouver les moyens de se faire respecter davantage, dont par des pénalités dissuasives.

La spécificité québécoise

Les éditeurs en appellent depuis plusieurs mois déjà à davantage d’informations précises sur le milieu du livre, et demande un (ou des) systèmes efficaces de cueillette d’information qui comptabiliseraient, par exemple, les ventes à la caisse de toutes les librairies québécoises, sans exception. Les palmarès Gaspard ou les statistiques de l’Observatoire de la culture du Québec excluent encore des joueurs et des parts du marché.

La promotion et un effort marqué en diffusion du livre québécois sont aussi réclamés par les éditeurs. Les livres d’ici occuperaient 40 % des parts du marché, selon le mémoire. La production maison se trouve donc noyée dans une offre internationale de plus en plus considérable (certaines saisons voient déverser de 6000 à 8000 nouveautés francophones en librairies). « Les membres de l’ANEL estiment que si le livre québécois n’est pas suffisamment exposé en commerce (emplacement et durée d’exposition), il peut difficilement s’illustrer au chapitre des ventes. La loi 51 doit prévoir une réglementation plus stricte en matière de quotas de livres québécois en librairie agréée », et propose même un quota de 50 % plus 1.

L’ANEL en appelle aussi à une réflexion sur l’exclusivité ou la non-exclusivité de la diffusion de livre, ainsi qu’au statut presque éternel qu’apporte l’agrément des éditeurs. « L’agrément doit s’accompagner d’un niveau de professionnalisme qui suppose une certaine régularité dans la publication d’ouvrages », et ne devrait plus être laissé à une maison qui suspend trop longtemps ses activités.

L’ANEL regroupe plus de 100 éditeurs francophones, qui font du roman autant que du manuel scolaire, de l’essai ou du livre jeunesse, au Québec mais aussi en Ontario, au Manitoba et au Nouveau-Brunswick.

Cinq principes

L’ANEL résume en cinq grands axes ses préoccupations pour ce nouvel examen de la loi 51.

Ne pas ouvrir la loi 51, mais la renforcer.

Ne pas inclure le livre numérique dans la loi 51.

Évaluer le principe d’exclusivité dans la distribution.

Se doter de données et de statistiques plus fiables et pertinentes sur les ventes de livres au Québec.

Encourager concrètement la promotion et la diffusion du livre québécois.