Elena Ferrante, secret à la napolitaine

Illustration: Tiffet

C’est une saga fascinante et addictive qui s’enroule autour des destins sinueux de deux héroïnes napolitaines. Une suite romanesque qui porte les couleurs de la violence, de la passion, de l’amour et de la haine. Mais c’est aussi un véritable phénomène éditorial qui déclenche lui aussi les passions. En plus d’être l’un des secrets les mieux gardés de la littérature contemporaine.

Car depuis la sortie en 1992 de son premier livre, L’amour harcelant (Gallimard, 1995), revendiqué comme autobiographique, le milieu littéraire italien se demande qui peut bien être Elena Ferrante, le pseudonyme derrière lequel se cache l’auteur de la tétralogie de L’amie prodigieuse (L’amica geniale, en italien), dont le deuxième volet vient de paraître en français.

Immense succès aux États-Unis, où chacun des titres s’est écoulé à quelques centaines de milliers d’exemplaires, le New York Times Book Review a inscrit récemment la traduction anglaise du quatrième tome sur sa liste des 10 meilleurs livres de l’année 2015.

Un peu à la manière de Réjean Ducharme, de Thomas Pynchon ou J.D. Salinger, Elena Ferrante a fait le choix de ne pas exister physiquement dans l’espace médiatique. À la différence ici que personne, à part ses éditeurs italiens, ne semble connaître son identité réelle, bien qu’elle accorde toutefois, mais par écrit seulement, de rares entretiens.

Elena Ferrante serait une femme originaire de Naples dans le sud de l’Italie (comme la plupart de ses personnages) et serait née en 1943. Diplômée en lettres classiques, elle aurait vécu quelques années à l’étranger, notamment en Grèce, et aurait des enfants. Voilà pour ce que l’on sait d’elle. Ou de… lui. Car certains n’hésitent pas à croire qu’il pourrait en réalité s’agir d’un homme et des soupçons convergent vers l’écrivain napolitain Domenico Starnone (ou encore son épouse), lauréat du prix Strega en 2001 avec Via Gemito.

Tremblements de coeur à Naples

Mais derrière le cirque, il y a une oeuvre, aujourd’hui forte de sept romans et d’un essai. Thriller sentimental et psychologique, vaste roman d’apprentissage qui entremêle les fils de deux destins exemplaires, Le nouveau nom est le deuxième volet de cette tétralogie située à Naples. Il met une fois encore en scène Elena Greco, fille du portier de mairie, et Raffaella Cerullo, dite Lina ou Lila, fille de cordonnier, qui ont grandi ensemble dans le même quartier pauvre de Naples. L’amie prodigieuse, le premier tome, s’intéressait à leur enfance.

Une plongée dans l’intimité, bien sûr, mais où se trouve également une réelle dimension politique, où s’inscrit conscience de classe et féminisme qui fait écho à une époque charnière — pour les femmes en Occident et pour l’histoire de l’Italie.

En 2010, à l’âge de 66 ans, Lila disparaît de Naples sans la moindre explication. Apprenant la nouvelle, la narratrice, Elena Greco, devenue écrivaine, entreprend d’écrire à partir de multiples sources leur histoire commune. Une relation torturée entre deux gamines d’un quartier pauvre de Naples, d’abord soudées par leur classe sociale, par l’amitié et par l’intelligence, mais que tout va peu à peu séparer.

Pas davantage de souvenirs à l’eau de rose que dans le premier tome où elle écrivait déjà : « Je ne suis pas nostalgique de notre enfance : elle était pleine de violence. C’était la vie, un point c’est tout : et nous grandissions avec l’obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile. »

Mais Lila voulait toujours être la première partout : la plus belle, la plus élégante, la plus riche. Elle qui avait déjà abandonné ses études après le primaire pour donner un coup de main à la cordonnerie familiale va se marier à 16 ans avec Stefano Carracci, qui a hérité avec sa soeur d’une épicerie très rentable après l’assassinat de son père. Dans le rôle de « l’amie boutonneuse à lunettes toujours plongée dans ses livres », Elena fait bonne figure à l’école, tout en empruntant, mais de façon plus discrète, d’autres voies d’émancipation : l’école, les livres et la culture, les premiers garçons et les expériences sexuelles au sein d’une société répressive (où la religion étonnamment semble occuper peu de place, à l’inverse des attitudes machistes méridionales).

Mais le conte de fées de Lila, devenue sous son « nouveau nom » Mme Raffaella Carracci, sera éphémère. Il va vite basculer dans la violence et une certaine captivité, à des années-lumière des rêves de petite fille. Banal ? Depuis l’enfance, raconte Elena, « nous avions vu nos pères frapper nos mères. Nous avions grandi en pensant qu’un étranger ne devait pas même nous effleurer alors qu’un parent, un fiancé ou un mari pouvaient nous donner des claques quand ils le voulaient, par amour, pour nous éduquer ou nous rééduquer ».

Un double récit d’apprentissage

Terrifiée, Lila comprend vite que sa vie, ce serait désormais et pour toujours Stefano, son mari, les épiceries, les bavardages et les querelles mafieuses locales. Envahie par un immense sentiment de perte, la jeune femme va tenter, de façon dramatique, de secouer la cage de son faux bonheur.

Spectatrice et confidente des joies et des drames de son amie, Elena va pour sa part connaître un destin plus heureux en ce début des années 1960. Acceptée à l’École normale de Pise après avoir terminé avec brio ses études secondaires, elle va pouvoir fuir ses origines et s’inventer une autre vie : « J’allais avoir une chambre à moi, un lit que je ne devrais pas installer le soir et défaire le matin, un bureau et tous les livres dont j’aurais besoin. Moi, Elena Greco, dix-neuf ans, la fille du portier de mairie, je m’apprêtais à sortir du quartier et à quitter Naples. Toute seule. »

Laissant derrière elle Naples — ville en ébullition qui apparaît comme un personnage à part entière —, Elena sait bien que tout n’est jamais rose, là-bas comme ailleurs : « Comme la mer un jour de beau temps. Comme un coucher de soleil. Ou comme le ciel nocturne. Ce n’est qu’un peu de poudre de riz qui recouvre l’horreur. Si on l’enlève, on reste seul avec notre effroi. »

À quoi tient le secret d’un tel succès ? À un cocktail complexe d’intimité, d’impudeur et d’invention. À une justesse de ton remarquable. À une sorte d’exploit de Vérité littéraire — qui n’a rien à voir avec le fait de porter ou non un masque, mais tout à voir avec le talent à manier les mots. Aussi à une certaine profondeur (bien qu’on ne soit pas non plus chez Proust). Et puis au charme de la vie et à l’inexplicable fascination qui continue à nous captiver après en avoir tourné la dernière page.

Difficile, dans ces conditions, de ne pas vouloir illico se plonger dans la suite. Mais il faudra attendre.

Je ne suis pas nostalgique de notre enfance : elle était pleine de violence. C’était la vie, un point c’est tout.

Noms de plume et paravents

Nom d’emprunt, nom de plume, pseudonyme, paravent, astuce de faussaires, de mystificateurs ou d’amuseurs publics, les femmes ont souvent dû y avoir recours pour publier. Comme les trois célèbres soeurs Brontë, qui publient d’abord en 1847 sous les pseudonymes masculins de Currer, Ellis et Acton Bell. Ou Aurore Dupin devenant George Sand, Félicité Angers moins connue que Laure Conan, et Dominique Aury qui invente Pauline Réage pour faire paraître Histoire d’O en 1954. Lorsque l’auteur est mineur (Philippe Sollers, Françoise Sagan), le nouveau nom devient un moyen de préserver la quiétude familiale. Et lorsque l’époque est réticente aux noms à consonance étrangère, Lev Tarassov devient… Henri Troyat.

Et les noms de Mark Twain, Lewis Carroll, Truman Capote, Tennessee Williams, George Orwell, Pablo Neruda, Blaise Cendrars, Marguerite Duras, Daniel Pennac ou Michel Houellebecq, par exemple, sont tous des noms de plume.

Mais l’anonymat complet, à la manière d’Elena Ferrante, demeure un phénomène très rare. Romain Gary, multipliant les masques (né Roman Kacew), devenait aussi Émile Ajar en 1975 en publiant La vie devant soi et en devenant le premier (et le seul) écrivain ayant obtenu deux fois le prestigieux prix Goncourt. Gary se suicide avec son secret en 1980, mais révélant la supercherie dans le posthume Vie et mort d’Émile Ajar dont les derniers mots vibrent encore : « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci. »
 
« Au printemps 1966, Lila, dans un état de grande fébrilité, me confia une boîte en métal contenant huit cahiers. Elle me dit qu’elle ne pouvait plus les garder chez elle car elle craignait que son mari ne les lise. J’emportai la boîte sans faire de commentaires, tout juste quelques remarques ironiques sur la quantité de ficelle qu’elle avait utilisée pour la fermer. À cette époque nous étions en très mauvais termes, mais on aurait dit que j’étais la seule à le penser. Les rares fois où nous nous voyions, elle n’exprimait nulle gêne, elle était affectueuse et pas une parole hostile ne lui échappait.

Quand elle me demanda de jurer que je n’ouvrirais la boîte sous aucun prétexte, je jurai. Mais dès que je fus dans le train je défis la ficelle, sortis les cahiers et commençai à lire. Ce n’était pas un journal intime, même si on y trouvait le récit détaillé de certains événements de sa vie à partir de la fin de l’école primaire. On aurait plutôt dit des exercices d’écriture, disciplinés, acharnés. Les descriptions abondaient : une branche d’arbre, les étangs, une pierre, une feuille aux nervures blanches, les casseroles qu’elle avait chez elle, les pièces de la machine à café, le brasero, les différents types de charbon de bois, une carte très détaillée de notre cour d’immeuble, le boulevard, le squelette de fer rouillé de l’autre côté des étangs, le jardin public et l’église, la coupe des arbres sur le talus de la voie ferrée, les nouveaux immeubles, la maison de ses parents, les outils que son père et son frère utilisaient pour réparer les chaussures, leurs gestes quand ils travaillaient, et les couleurs, surtout, les couleurs que prenait toute chose aux divers moments de la journée. »
Extrait de «Le nouveau nom»

Le nouveau nom. L’amie prodigieuse, tome II

Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, Paris, 2016, 560 pages



À voir en vidéo