La grandeur fragile d’Honoré Mercier

Le mausolée d’Honoré Mercier
Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir Le mausolée d’Honoré Mercier

En 1885, devant une foule monstre à Montréal, Honoré Mercier reproche au gouvernement fédéral conservateur d’avoir provoqué l’exécution de « notre frère » Louis Riel. Le chef des Métis unit le Québec à l’Amérique autochtone, dit-il, et surtout, il incarne « la cause de la justice et de l’humanité » au-delà des langues et des religions. Le premier ministre québécois (1887-1891) n’aura pas toujours cette grandeur. Il préférera parfois une gloriole qui le ruinera.

Voix des Canadiens français, Honoré Mercier (1840-1894) était conscient au plus haut point de la faiblesse des siens à laquelle, ironiquement, il n’échappera pas. « Nous faisons rire les étrangers par notre manie de faire les grands, les nobles, les riches », déclare-t-il la même année, au coeur d’une conférence reproduite dans Discours 1873-1893, recueil établi et présenté avec soin et pénétration par le politologue Claude Corbo.

Bien qu’il soit libéral et l’héritier de Papineau, Mercier apparaît comme un conciliateur en s’efforçant, à l’échelle du Québec, de rassembler, sous le nom de Parti national, les libéraux autonomistes comme lui et les moins cléricaux des conservateurs. Ce que résume le plus célèbre de ses mots d’ordre : « Cessons nos luttes fratricides ! »

Partisan de l’accroissement des pouvoirs fiscaux provinciaux, de la démocratisation de l’enseignement, du libre-échange avec les États-Unis, de l’agrandissement nordique du territoire québécois, il est le précurseur des premiers ministres modernisateurs. Aussi Corbo souligne-t-il qu’il annonce l’élan donné par Jean Lesage et René Lévesque.

« J’ai été un adversaire de la Confédération, et j’ai toujours pensé qu’elle n’était qu’une union législative déguisée », assure en 1884 le tribun qui cache souvent mal le rhéteur. En dépit de ces précautions oratoires, il dit vouloir retrouver « une cause sacrée », en fait « la pensée intime » des pères canadiens-français de la Confédération. Il voit là l’idée d’un pacte entre des provinces, chacune soucieuse de son autonomie, au lieu de l’idée, réellement voulue par Londres, d’une union centralisatrice.

Pour concrétiser sa vision d’un Québec autonome et modernisé, la déclamation l’entraîne en 1885 vers le non-sens. Dans le service public, il vise même, promet-il, « à ramener nos dépenses à leur plus simple expression » ! Ce qui l’empêchera sans doute d’ouvrir les yeux sur les magouilles de son entourage politique au sujet du contrat de construction du chemin de fer de la baie des Chaleurs.

Seule sa faillite personnelle entachera véritablement, malgré les honneurs reçus en Europe, sa réputation méritée de chef visionnaire. Fruit de son amour du faste, « des dettes quatre fois supérieures à ses actifs », selon Corbo, qui brosse ici un portrait favorable de l’homme mais sans complaisance, trahissaient l’immaturité d’un Québec révolu.

Mercier a toujours été critique du fédéralisme canadien, mais “ en restant toujours en deçà d’un séparatisme conséquent ”

Honoré Mercier. Discours 1873-1893

Sélection, édition et présentation de Claude Corbo, Del Busso, Montréal, 2016, 434 pages