Cahiers de mémoire et de songe

La Meuse, à la hauteur de Dinant, dont le cours lent et précis rappelle la manière dont Stefan Hertmans développe ses cahiers.
Photo: iStock La Meuse, à la hauteur de Dinant, dont le cours lent et précis rappelle la manière dont Stefan Hertmans développe ses cahiers.

Récit de famille, Guerre et térébenthine plonge dans l’histoire belge, à partir de 1891, date de naissance du grand-père de Stefan Hertmans. Au prix d’un développement précis et lent comme le cours de la Meuse, l’ouvrage restitue l’intime et le populaire, sans y opposer la mémoire du monde.

Comment l’histoire saine d’une famille flamande saura-t-elle vous retenir ? Voudriez-vous sortir des sentiers battus, des lieux proches et des mots connus ? Éprouver la sensation d’y être, d’aimer ces Belges de Flandre que vous ne connaîtrez jamais ?

L’art de Stefan Hertmans va au-devant de vous. Un siècle documenté se présente sous la forme d’un bel objet au papier soyeux, à la jaquette digne d’un tableau, d’une graphie avenante. De petites photos l’agrémentent, des paragraphes, des virgules, une langue concrète et imagée. De la belle ouvrage, comme on disait.

Ce livre, cet objet raffiné, vous donne envie d’entrer dans l’inconnu. Vous découvrez une signature séduisante, très lente, méticuleuse, intrigante, elle vous retient, vous attend, vous regarde. Voici ce livre ouvert, ces cahiers de mémoire et de songe, au titre sévère et énigmatique, Guerre et térébenthine. Deux mots toxiques : l’un, outil des hommes pour rayer la vie, l’autre, essence pour nettoyer les pinceaux.

Au plat pays de Flandre

Stefan Hertmans, écrivain flamand et professeur d’esthétique à Gand, a signé des livres précieux, plusieurs traduits en français. Pour Jan Fabre, bien connu des gens de scène, il a composé des airs flûtés. Polyglotte, il défend le bilinguisme dans son pays natal.

Les aïeux de cet esthète ont été peintres du plat pays, une Europe ouverte depuis des siècles aux passages. On a su y capter en images la profondeur des regards, dans la très belle lumière des portraits. Il en hérite.

Venu au Québec présenter ses livres en 2004, puis auteur d’une correspondance avec Gilles Pellerin (Lumières du Nord, L’instant même, 2012), Hertmans avait expliqué au Devoir comment, de l’intime, naissaient pour lui les plus grandes vérités. Qu’on n’y accédait qu’au prix de la violence, une effraction nécessaire du cours ordinaire des choses.

Sous la belle éducation, y compris la sienne, cet essayiste héritier de Foucault percevait les refoulements, les cachettes de vérités qui nous prennent à la gorge. Il sait écrire. « Les gens de l’époque des grandes catastrophes en Europe, que pouvons-nous encore comprendre à leur sujet ? […] je prends conscience que rien ne ressurgit au fil du temps qui ne soit emmagasiné dans des objets muets, silencieux ; en fait, les pierres parlent. »

Sensible, nourri d’émotions en palette complexe, curieux des désirs secrets, il demande à l’écriture de lui livrer des échappées de l’inconscient. Des rêves, des désarrois, des nostalgies dont on ne sait que faire, il en est chargé, et ses livres nous affectent à notre tour, selon les maladresses tendres, les ratés spectaculaires, les malheurs qui sont, ou ne sont pas, les nôtres, Flamands, Québécois et autres.

La littérature n’existerait pas sans cette empathie. Qu’importe le lieu du creuset où s’est forgée l’histoire, ses grandes misères, ses terribles guerres, l’expérience finit par transcender les frontières, ces pâles remparts des traités. La peinture n’a pas de nation ; l’âme, cette énigme, n’est-elle pas faite de proportions universelles, si bien qu’« en dessinant des anges, on doit tout de même essayer d’être un peu crédible », note Hertmans, avec ce délicieux sourire volé au visage du temps ?

Histoire de peintres

Guerre et térébenthine, c’est le portrait fouillé de son grand-père, l’enquête sur sa vie tranquille, sa vie terrible de soldat aussi, à la bataille de l’Yser, et tout cela déborde largement du souvenir. Si les carnets et les tableaux peints par cet aïeul sont à l’origine du livre, il y est aussi question des secrets de famille, et des conditions de vie des petites gens, de leurs relations de voisinage, de leurs sorties du dimanche, de leurs désirs de transmettre, d’aimer et d’hériter.

Urbain avait commencé à travailler dans une fonderie à 14 ans. Blessé durant laguerre, soigné en Angleterre, il connut de grandes catastrophes historiques. Son père était peintre d’église ; en grandissant, il avait appris à mélanger les poudres, à préparer les couleurs ; il ne fit qu’une excursion à Rome dans sa vie. Mais Hertmans refait les traits de son visage, ses expressions qu’il mémorisa, proustien dès son enfance.

« Gens du pays », chante Gilles Vigneault. Ce sont ces mêmes gens de ce pays qui éclatent en sanglots devant un superbe dessin. Au ménestrel italien qui chante dans une ruelle « je vis pour l’art, je vis pour l’amour, jamais je n’ai fait de mal à un être vivant », « Urbain jette deux pièces de nickel dans la petite boîte suspendue à une ceinture de cuir sous sa carriole. » Musique des sphères, irrésistible, que le souvenir aimant des gens normaux.

Parmi les meilleurs de sa génération

Traduit en une quinzaine de langues, Guerre et térébenthine a reçu le prestigieux prix AKO du meilleur livre néerlandais en 2014. Les poèmes de Stefan Hertmans sont considérés aux Pays-Bas et en Flandre parmi les meilleurs de sa génération (prix VSB Amsterdam, en 1995 et 2000, prix de la Communauté flamande en 1996). Plus de 800 pages sont publiées chez De Bezige Bij, à Amsterdam et Anvers, en 2005.

Photo: Bas Czerwinski Agence France-Presse

Guerre et térébenthine

Stefan Hertmans, traduit du néerlandais (Belgique) par Isabelle Rosselin, Gallimard, Paris, 2015, 416 pages