Une femme dans la révolte

En 1836, Julie Bruneau préconise à son mari Louis-Joseph Papineau, chef des patriotes, « une ferme résistance » en visant l’émancipation du peuple. « Si on ne peut rien obtenir, il faudra inévitablement l’avoir par la violence », lui écrit-elle. On comprend que l’historienne Mylène Bédard, en la citant dans Écrire en temps d’insurrections, y réfute son confrère Allan Greer pour qui les femmes sont absentes de la révolte du Bas-Canada.

Dans une lettre, Louis-Joseph révèle d’ailleurs à Julie, en 1850, à quel point elle l’a poussé à l’action politique : « La vie publique a, de tout temps, été ma bête d’aversion ; tu m’y as “ encalifourchonné ” à me faire rompre le cou dix fois pour une. » Cela corrobore singulièrement l’ouvrage que la jeune historienne de la littérature, née en 1986, a consacré à l’art épistolaire et à l’usage de la presse chez les femmes patriotes entre 1830 et 1840.

Des cinq principales épistolières dont Mylène Bédard analyse la pensée et l’écriture à travers un corpus de 300 lettres, Julie Bruneau-Papineau se distingue de loin, autant par la quantité que par l’originalité. Elle devance, par exemple, celles qui, après elle, sont les plus fécondes : Rosalie Papineau-Dessaulles, sa belle-soeur, et Marguerite Harnois, belle-soeur du journaliste patriote Ludger Duvernay. Fait encore plus remarquable : elle est la voix d’une société asservie et illettrée qu’elle ose critiquer.

Franc-parler

Dès 1836, elle prévient Louis-Joseph Papineau que l’échec de la révolution tant souhaitée est presque certain : les patriotes ne parviendraient pas à secouer le joug britannique. Elle lui écrit : « Les Canadiens sont incapables de lutter : je n’ai presque plus d’espoir de succès. Tu ne connais pas les Canadiens… Si on leur montre les grosses dents, ils sont tout à coup sans courage. »

Mylène Bédard souligne avec raison que le franc-parler de Julie Bruneau-Papineau tranche sur l’attitude des femmes de l’époque qui craignent de contrarier leur mari en exprimant des vues personnelles. Narquoise, l’épistolière avoue à son mari qu’elle n’obéit « peut-être » pas « en tout point » à ses « ordres absolus ». Elle lui précise : « Je me permets quelquefois d’y dévier, au grand scandale de ces hommes qui prêchent tant l’indépendance et qui aiment tant leur liberté et, par contraste, exigent tant de soumission de leur épouse. »

La condition féminine s’apparente à la situation coloniale. Julie Bruneau-Papineau n’est pas loin de le penser. Pour elle, les hommes qui parlent d’indépendance n’en saisissent pas la réalité aussi bien dans le mariage que dans la vie nationale. Les novateurs ne sont pas « de ce siècle »« l’égoïsme » l’emporte sur « la vertu patriotique », sur « tout sentiment de parenté et d’amitié », croit la femme idéaliste que Mylène Bédard fait admirablement surgir de l’ombre derrière le chef politique qui lui doit beaucoup.

Seule Julie Bruneau-Papineau critique les inégalités liées à son genre sexué

Écrire en temps d’insurrections. Pratiques épistolaires et usages de la presse chez les femmes patriotes (1830-1840)

Mylène Bédard, PUM, Montréal, 2016, 340 pages