Des livres pour les 77 ans et plus…

L’Association des libraires du Québec a organisé cette activité pour faciliter l’accès à la lecture chez les personnes âgées.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’Association des libraires du Québec a organisé cette activité pour faciliter l’accès à la lecture chez les personnes âgées.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent vraiment très lentement. Toute sa mécanique roule rallentando. Au premier étage, on comprend que c’est pour laisser le temps aux pas fragiles, soutenus par des marchettes, de pénétrer sans heurts dans l’habitacle. Est-ce que vous savez, demande-t-on à une toute petite dame, très droite malgré une de ces bosses dorsales qui déforment parfois les colonnes des aînées, où se donne l’atelier avec les libraires ? « Les livres, là ? Au cinquième étage. »

Dans la salle à manger de la Résidence Outremont, une grande table est couverte de bandes dessinées… et de paires de lunettes à doubles foyers. Réjean St-Hilaire, libraire chez Monet, est à présenter les albums québécois Séraphin (illustré par Albert Chartier, 400 coups), La petite patrie (Claude Jasmin et Julie Rocheleau, La Pastèque), Magasin général (Loisel et Tripp, Casterman), pendant que son collègue Patrick Pilote prépare son intervention sur les romans graphiques biographiques. L’écoute, presque trop sage et trop silencieuse, une petite douzaine de résidents à têtes blanches.

L’attention fluctue, s’évanouit parfois dans un ronflement. Ici, des mains plongent dans les poches d’un cardigan pour en sortir des photos rassérénantes de proches. Là, des fesses s’avancent tout au bord d’une chaise pour mieux observer un dessin particulier dans un album tenu par le libraire.

Équipes volantes

La rencontre fait partie de la toute nouvelle série d’activités« Les libraires à domicile », organisée par l’Association des libraires du Québec (ALQ), pour faciliter l’accès à la lecture chez les personnes âgées et à mobilité réduite. Jusqu’en juin, des équipes volantes de libraires se rendront dans une douzaine de résidences pour aînés de la région de Montréal. Seuls, accompagnés par des comédiennes (Rita Lafontaine, Catherine Trudeau) qui liront des extraits de livres, ou encore par des auteurs (Biz, Éric Dupont, Pauline Gill) qui parleront de leurs oeuvres.

Une manière pour les libraires de trouver de nouveaux clients, en se rendant chez des clientèles captives ? « Ce ne sont pas toutes les librairies qui ont choisi de vendre des livres lors de cette occasion, explique Stéphane Rivard, chargé de la promotion à l’ALQ, et on laisse ce choix à leur discrétion. Je sais qu’Éric Simard, de la Librairie du Square, n’a pas voulu vendre. Notre but, c’est vraiment la médiation, pas la vente. »

Chaque rencontre est axée sur un genre littéraire particulier. En janvier, la poète et romancière Élise Turcotte est allée rencontrer les femmes de la Résidence Saint-Eugène, avec M. Simard. « Je suis ressortie surtout éblouie par l’intelligence et l’humour de ces femmes. Leur vie est un roman ! » L’auteur Patrice Lessard est habitué plutôt, par son rôle de professeur au cégep de Bois-de-Boulogne, à parler à des cohortes adolescentes. Il a vu, lorsqu’il s’est rendu à la résidence du Mile-End accompagné d’un libraire de Gallimard, les quelques appréhensions qu’il nourrissait fondre au fil des conversations, qui ont débordé du polar… à l’urbanisme dans Rosemont.

Du 9e art pour le 3e âge ?

La réception de l’auditoire, à L’Auberge, ne semblait pas enthousiaste, sinon pour deux lectrices compulsives, et un homme qui scandait de joyeux « Les livres sont les meilleurs amis de l’homme ! ». Irène Ranty, née en Malaisie, est repartie avec un bout de papier pour se souvenir de commander Les Phalanges de l’Ordre noir (Bilal et Christin, Casterman) à la bibliothèque d’Outremont, qu’elle fréquente assidûment. Elle y emprunte des livres d’art et de « philosophie », et ne lâche ce mot qu’à demi-voix, en souriant et se cachant la bouche de la main, comme s’il était tabou. « Je crois que mes collègues ici gagneraient à lire ce genre de choses plus souvent, dit-elle en pointant le vaste choix qui traîne encore sur la table, pour s’ouvrir. Les Phalanges noires, c’était un groupe politique, non ? Je ne les connais pas. »

Pendant qu’ils remballent les albums dans les caissons de plastique, les deux libraires et amants de la bédé se disent ravis. Peu leur importe l’absence de ventes ou de questions, ils aiment parler crayonné, traits clairs, couleurs en direct ou montée des bédéistes femmes. Et ils aiment le décalage d’en parler à des aînés, une clientèle qu’on n’associe pas spontanément au genre, alors que le dessin et l’épuration du texte leur semblent pourtant faciliter l’accès aux histoires. « Dites-moi ce que vous aimez, a lancé Patrick Pilote dans sa présentation, je vais trouver quelque chose qui vous intéresse. Y a de tout en bédé. » Reste toutefois un hic. « Oh, c’est écrit trop petit pour moi, ça, de critiquer une dame qui accompagnait sa mère, ça va être trop petit pour toi… », en s’emparant du Train des orphelins (Charlot et Fourquemin, Grand Angle) pour le feuilleter en sa compagnie.

L’activité est pensée en partenariat avec le Regroupement québécois des résidences pour aînés et l’organisme Ex Aequo.

Biblios à domicile

Près de 50 bibliothèques publiques de la province offrent des services particuliers pour les aînés, surtout depuis le tournant des années 2010, où des subventions visant cette clientèle ont été octroyées. La directrice générale de l’Association des bibliothèques publiques du Québec, Eve Lagacé, nomme particulièrement Biblio Troubadour à Joliette comme « le nec plus ultra en offre de services », La biblio à votre porte à L’Assomption, qui fait de la livraison en résidences, et Biblio-courrier à Montréal, qui permet de recevoir par la poste ses bouquins.

Les services vont du simple dépôt de livres dans une résidence, qu’on renouvelle aux quelques semaines, à des conseils de lecture donnés sur les lieux ou par téléphone par des bibliothécaires ou des bénévoles.

Si les aînés sont une des clientèles cibles des bibliothèques publiques, comme le confirme Mme Lagacé, les budgets d’acquisition des livres audio ou à gros caractères sont rarement épuisés. « On achète tout ce qui est de qualité, mais force est de constater qu’il y a là un manque éditorial, un manque de choix et de diversité encore dans l’offre de ces livres », s’attriste la directrice générale.
2 commentaires
  • Jean-François Laferté - Abonné 11 février 2016 05 h 51

    Les vieux...

    Réécouter la chanson de Jacques Brel....
    Vive cette belle initiative!
    Jean-François Laferté
    Terrebonne

  • Yvon Bureau - Abonné 11 février 2016 16 h 16

    Qui lit,

    même au lit, habite sa vie.

    VIEux qui lit aux autres reste uni.

    Par les livres, les résidences pour les VIEilles et les VIEux seront fort peuplées.

    Signé : un VIEux.