Carl Bergeron, l’affranchissement du dandy

«Voir le monde avec un chapeau», de Carl Bergeron, défie toutes les étiquettes.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Voir le monde avec un chapeau», de Carl Bergeron, défie toutes les étiquettes.

Comment entrer dans ce livre, comment le prendre, comment en sortir ? Comment le qualifier, le cerner ? Comment venir à bout du malaise constant qu’il engendre ? Et comment ignorer les qualités littéraires qui le sous-tendent ?

Ce livre, Voir le monde avec un chapeau, le deuxième que publie Carl Bergeron après son essai Un cynique chez les lyriques. Denys Arcand et le Québec (Boréal, 2012), se présente comme un journal intime, qui s’étend sur une année. L’année 201X.

Le narrateur trentenaire, qui porte le nom de l’auteur, témoigne de ses faits et gestes, qui se résument à peu de chose : promenades dans différents quartiers de la ville (Montréal), drague (de préférence avec des filles jeunes), fréquentation de cafés et de restaurants, discussions entre amis, travail de journaliste dans un journal de quartier…

Tout cela lui sert en fait de poste d’observation (sur le Québec d’aujourd’hui), entre deux lectures de grandes oeuvres ou deux séances d’écriture. Tout cela devient matériau (ou prétexte) à écriture. Et à réflexion, sur le Québec d’hier par rapport au Québec d’aujourd’hui, sur la honte qui serait ancrée au plus profond de nos entrailles, de notre histoire, et sur lui-même, ses origines, son parcours d’intellectuel et de littéraire traversé d’épreuves dans un petit Québec borné qui ne maîtriserait pas sa langue et qui a échoué à devenir souverain.

Davantage un livre d’idées que d’action, vous l’aurez compris. Avec maintes références littéraires et philosophiques, étant entendu que c’est au contact des grandes oeuvres que le narrateur s’est révélé à lui-même, s’est élevé, entendre s’est sorti du magma analphabète de nos ancêtres qui pèse encore aujourd’hui sur le Québec.

Se côtoient Montesquieu, Machiavel, Cioran, Gabriel Matzneff, Jean Larose, Sénèque, La Rochefoucauld, Baudelaire… Viennent en tête Proust et Bernanos. Et, au summum, se situe Gaston Miron : « Cet aventurier de la langue avait compris que la psychologie des Québécois était travaillée par deux impossibilités : le deuil de la langue française et la maîtrise politique de l’existence. Le sentiment de honte et d’impuissance, face à un génie français inégalable et à une réalité politique canadienne bloquée, est au fondement de ce qu’il faut bien appeler notre mythe national. »

Essai politique, étude sociologique, traité d’éthique, Voir le monde avec un chapeau ? Un peu tout cela, dirait-on. Mais sur un mode qui se veut autobiographique. « Je vois déjà les aristarques de tous bords brandir un doigt sentencieux parce que je déborderais des convenances attendues de la littérature respectable en faisant de l’autobiographie. Eh bien ! je n’en ai rien à foutre. Je m’en bats l’oeil avec une patte de coléoptère panée. »

Il enchaîne : « Je suis dans les mines de l’inconscient collectif, et ma matière, c’est le cambouis des origines. Fiction, conte, épode, on verra bien pour la suite, mais pour l’instant, tout le travail est à reprendre de zéro, il y a trop d’irréalité dans cette nation de fabulateurs et de mégalomanes ; ce qui importe, c’est de commencer par dire les choses comme elles sont. »

Les choses comme elles sont, ou comme il les voit, lui ? Saposture est celle du cynisme, de la diatribe, le plus souvent. Lui-même se définit comme un ironiste. Et un dandy. Ainsi, à un jeune intellectuel qui lui demande conseil déclare-t-il : « Rappelle-toi que le dandysme ne consiste pas à se sentir supérieur à tout le monde mais à ne se sentir inférieur à personne ; non à proclamer la supériorité, mais à l’incarner. Il n’a pas d’abord pour vocation d’éblouir et d’enfumer les minettes mais de nous former, de nous élever et, ultimement, de nous sauver. »

Pique en passant envers l’univers médiatique : « Je sais que, pour nos médias débiles, le dandy se réduit à un godelureau qui porte de belles cravates ; cela n’a pourtant rien à voir. C’est un sage, un des derniers représentants de l’héroïsme dans un monde borné qui a renoncé à l’exception et au salut. » Excusez du peu !

Défier les étiquettes

Plus on avance dans la lecture, plus le narrateur révèle sa nature profonde. Ses relations familiales, en outre, prennent de plus en plus de place. Une place d’autant plus importante, étonnamment, que dans sa quête de lui-même, il en vient, déçu, se sentant trahi, par couper complètement les ponts avec ses parents. Malgré l’attachement qu’il ressent envers eux, le fossé culturel, idéologique, s’avère trop grand.

Règlement de comptes envers sa famille, envers la société d’où il vient et où il évolue ? Ce n’est pas exclu. Mais il serait réducteur d’enfermer l’ouvrage de Carl Bergeron dans cette case. Voir le monde avec un chapeau défie toutes les étiquettes.

Si la démonstration est parfois brillante et la langue maîtrisée, quoique le style s’affiche un brin vieilli, ampoulé (dandysme oblige ?), la pédanterie et le mépris qui ressortent prennent souvent le dessus. Provocation ? Désir de faire parler de soi à tout prix en semant la controverse ?

On sent bien derrière tout cela, quand même, une véritable quête de la part du narrateur. Celle d’un homme qui veut s’affranchir de la honte, de ses chaînes, pour renaître à soi-même. Et malgré les idées toutes faites qui ont cours ici et là (à propos des universitaires de gauche, des jeunes militants, du féminisme…), malgré des jugements à l’emporte-pièce, il reste que les charges redondantes contre les carences de la société québécoise (en matière de langue, de culture, d’éducation) trouvent un véritable écho.

Si j’ai commencé par ressentir de l’amusement et même de l’enchantement à la lecture de cet ovni littéraire, l’agacement a vite pris le pas. Ce qui ne m’a pas empêchée d’aller jusqu’au bout, curieuse que j’étais de voir où cela allait, jusqu’où l’auteur oserait se mouiller. Mais ce qui domine au final, c’est la stupéfaction.

Je ne connais pas l’auteur de Voir le monde avec un chapeau. Plutôt que de prendre son ouvrage au pied de la lettre, je choisis de faire de son narrateur un personnage. Un personnage certes antipathique, en apparence imbu de lui-même, mais brillant, cultivé et sensible, qui pose sur sa société, sur sa famille et sur lui-même un regard implacable.

Peu importe qu’il soit autobiographique ou pas, je lis le faux journal de Carl Bergeron comme un ouvrage littéraire. Je fais le pari de la littérature. D’où ma stupéfaction.

La pensée, qui dans les sociétés achevées est le pilier de la culture, en est au Québec l’angle mort. Notre peuple est formé de gitans, de drilles, de troubadours; il continue de préférer les arts “spectaculaires” (arts de la scène et de l’écran) aux arts intellectuels.

Voir le monde avec un chapeau

Carl Bergeron, Boréal, Montréal, 2015, 360 pages