France Théoret, femme de devoir (malgré elle)

Ces histoires sont écrites façon France Théoret : la phrase courte, précise, banale presque.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Ces histoires sont écrites façon France Théoret : la phrase courte, précise, banale presque.

Mais qui donc est cette personne que le titre de ce dernier opus de France Théoret, Va et nous venge, interpelle ? Le texte n’offre pas de réponse. Peut-être s’agit-il de l’auteure elle-même, qui venge ici quatre femmes dont elle partage les histoires.

Histoires au pluriel, et non pas roman, le pacte fictionnel, s’il peut toujours fonctionner au premier texte (Suzie. La jeune vierge), est mis en doute dès le deuxième (Élisabeth et le peuple des travailleurs), où un « je » inscrit sa qualité de témoin, de confesseur d’une histoire rapportée par celle qui l’a vécue.

Le troisième texte lève toute ambiguïté : Louky. Les féministes impose un pacte de lecture biographique. Théoret y relate ses longues fréquentations, s’échelonnant sur plusieurs années, avec l’auteure de L’Euguélionne, premier roman proclamé féministe au Québec, paru en 1976. Enfin, Zoé. Une vie intellectuelle est narrée sans que l’on sache, à l’instar de celle de Suzie, si elle est fictive ou pas. L’absence d’indication générique en couverture laisse le champ ouvert.

Dénoncer les injustices

Dans les quatre histoires, il est question, plus ou moins directement, d’injustice. Tandis qu’une grand-mère rêve à l’avenir de sa petite-fille, fantasmant sur sa virginité-fétiche et le prix qu’elle pourra en tirer en la personne d’un partenaire digne de la lignée familiale, celle-ci est agressée par un ami de la famille, un homme que l’on dit respectable, qui ne parvient pas à résister à cette Suzie-Lolita qui s’offre à lui.

La raison voudrait qu’il se refuse, mais voilà, il préfère rationaliser pour mieux s’aveugler : « Une jeune fille s’abandonnait à lui, mieux elle demandait son aide. » Il met fin à leurs rapports clandestins lorsqu’un travail de prestige l’appelle sous d’autres cieux. Il range l’histoire sous le couvert d’une initiation érotique, qu’il réécrit à son avantage : « J’avais quinze ans, tu en avais quarante-neuf. Tu étais l’initiatrice. »

Élisabeth, travailleuse dans un centre d’hébergement pour personnes âgées, est littéralement victime d’un lynchage de la part de ses collègues, qui la jugent par trop zélée — son crime étant ici d’aimer son travail et de le faire avec coeur. Mesquins et hargneux, ils s’uniront pour le lui faire perdre, la laissant démunie.

Louky, présentée comme une femme de tête et de mots, terrible vivante jusqu’à la fin, souffre, sans le dire, d’un manque de reconnaissance de la part de l’institution littéraire. Elle qui est l’auteure d’une oeuvre magistrale, la voilà tombée dans le presque oubli.

La dernière histoire est celle d’Ève, jeune professeure d’histoire de l’art, qui reçoit la visite de son ancien professeur, désormais retraité. Il l’invite chez lui, ils font l’amour et se revoient à quelques reprises. Elle consent aux jeux sexuels qu’il orchestre, mais sans y reconnaître son propre désir. Lorsqu’elle souhaite mettre fin à la relation, il lui crache son dédain, insinuant qu’elle ne serait rien sans lui. L’arrogance du premier vise à saper l’assurance de la seconde.

Écriture blanche

Rapportées par leur témoin précieux, ces histoires sont écrites façon Théoret : la phrase courte, précise, banale presque. Peu de drames ici. Même les mouvements de l’affect sont décrits avec objectivité. Que des phrases simples s’employant à exhiber l’ordinaire. Il s’agit de témoigner pour instruire, pour donner à voir l’expérience de l’intérieur.

C’est donc bien une « femme de devoir » qu’est France Théoret. Et cela, bien malgré elle : « Je détestais au plus haut point les êtres de l’obéissance forcenée au nom du devoir, les gens de l’humiliation et du châtiment. » Pourtant, son devoir à elle est tout autre ; celui de dénoncer « les apprentissages à la dépendance, à l’humilité servile, à la patience passive ».

Ce qui est particulier, pour qui lit ces histoires, est peut-être de se retrouver dans chacune d’elles : à défaut de les avoir vécues soi-même, de les reconnaître pour être celles de ses soeurs, ses amies, ses collègues. En ce sens, le témoignage de Théoret venge toutes les femmes : les jeunes vierges abusées, les travailleuses jalousées, les écrivaines insuffisamment reconnues et les intellectuelles dominées par la stature de leur mentor.

Il faut avancer dans ce livre lentement. Le temps de la réflexion, imposée par Théoret : « La ponctuation est la mienne. » Et même si elles étaient fictives, ce sont bien des histoires vraies qui nous sont racontées là.

Va et nous venge

France Théoret, Leméac, Montréal, 2015, 256 pages