Gérald Leblanc dans sa langue

Gérald Leblanc 
Photo: Archives Le Devoir Gérald Leblanc 

Présenté comme le testament poétique de Gérald Leblanc, Éloge du chiac, paru pour la première fois en 1995 et réédité récemment, est une ode magnifique à toute parole libérée, à l’enjeu même de l’ouverture, afin « de jouer dans la langue et d’en rire/d’en rêver quand on find out/qu’on communique/même si le voisin fait mine/de ne rien comprendre/too bad de se priver. » C’est donc à un acte de foi, à une prise de liberté que le poète nous convie « en plein bricolage linguistique, vieux mots français entrecoupés d’expressions anglaises, verbes anglais à terminaisons françaises, ça brasse dans le lexique et en pleine modernité. »

Le poète, en toute lucidité, fait acte politique et d’affirmation, signe son existence conviant l’exacte force des dérangements de sa poésie forcément « dérapée », décapée. Il en avoue l’express exigence, l’extrême pertinence : « l’émotion / que cette langue / m’inspire / comme une mélodie / arrive dans le monde / dans des bouches / humaines / comme une proposition / de tolérance / au milieu des chutes / et des pertes / nous parlons / de la planète / à notre façon / so/what / gives / la langue exprime / une conscience / jamais dépourvue / d’histoires(s). »

Extrême frontière

« Ce livre-là est important en ce sens que je voulais montrer quelque part, de ma modeste manière, qu’un projet littéraire était possible en Acadie. » Voilà la déclaration liminaire à ce recueil que Gérald Leblanc propose dans un documentaire que Rodrigue Jean lui a consacré et qui a justement pour titre Extrême frontière. Le recueil date de 1988 et offre des textes publiés en recueils ou en revues entre 1972 et 1988. Multipiste cette fois, comme le suggère le titre d’une des parties de ce recueil si foisonnant que rien ne saurait le résumer. Le poète parle et témoigne, dévie et trace la voie, parsème des noms et des amitiés, des lieux et des tensions. Source inaugurale et augurale tout ensemble, ce paysage poétique rend à la trajectoire de Leblanc sa dimension « extrême », justement.

Dans la préface à la première édition de ce recueil, Herménégilde Chiasson reconnaissait le travail impérieux du poète : « Relier l’Acadie à l’Amérique et faire entrer la modernité dans notre écriture […]. C’est aussi et surtout, dans ces textes du début, l’affirmation de l’acadianité séculaire dans ce qu’elle a de plus essentiel et de plus vertical. »

Partout les noms convoquent l’identité, chaque rue soulignée, chaque café, chaque lieu d’intensité, partout, où qu’il soit, car le poète fait exister en nommant, ancre sa vision et sa vie, est tout entier l’affirmation de sa réalité. Les recueils de Gérald Leblanc sont ainsi faits qu’il donne à voir et à parcourir, donne au réel un imprimatur, un seing qui l’assume. Écoutons-le : « j’irai chercher des mots dans les séismes et les houles […] je serai celui qui multiplie et se divise un dictionnaire d’intensités ».

Éloge du chiac

Gérald Leblanc, Les Éditions Perce-Neige, Moncton, 2015, 144 pages et Gérald Leblanc, Bibliothèque canadienne-française, Les Éditions Prise de parole, Sudbury, 2015, 204 pages