Des rats et des âmes

René-Daniel Dubois
Photo: Michaël Monnier Le Devoir René-Daniel Dubois

Qu’il ait lu ou non Porte d’entrée, premier tome du Livre inachevé de l’orgueil des rats (Leméac, 2013), le lecteur risque de se retrouver complètement perdu, largué, dépassé dans ce Vestibule où le convie cette fois René-Daniel Dubois. Certes, il y retrouvera André Kourabilski, Clarence, les frères Arsenault, Keith, Alan et Donald, ainsi que le fantôme du docteur Munch. Et combien d’autres apparitions furtives, fantomatiques, cauchemardesques dans cet univers peuplé d’hommes, de dieux et de rats où les époques se télescopent.

De nouveau, il sera emporté, déstabilisé, secoué par le puissant souffle romanesque de cette folle et ambitieuse saga ayant germé dans l’esprit du dramaturge dès 1979, peu après avoir écrit sa première pièce, Panique à Longueuil. Par cette syntaxe si particulière, tantôt fluide, tantôt freinant ou suspendant l’élan de la prose fulgurante de ce dense roman polyphonique et polymorphe.

Partagé entre l’envie de jeter le livre à bout de bras, quand celui-ci ne lui tombe pas littéralement des mains, ou de s’y accrocher en se faisant violence, le lecteur comprendra très tôt, à l’instar d’André le jour de sa rencontre avec Clarence, qu’il vivra une expérience unique :

« Je tombais à plat ventre mais j’étais immobile. Je sautais au ciel de joie mais j’étais écrasé par la douleur de la perte en cours d’advenir. Je mourais. Et mourais. Et mourais. Et mourais encore. Explosé, démembré par des images et des éclairs contradictoires. Quoi qu’il advienne, quoi que je fasse ou ne fasse pas. Quoi que le monde et la vie soient ou ne soient pas. Plus rien ne serait semblable à ce que j’avais cru connaître. Voilà ce que je compris en un éclair sur un coin de rue. »

Fresque

Admiration, exaspération, désespoir, envoûtement : voilà en vrac quelques étapes que le lecteur vivra au cours de cette odyssée où l’on voyage à travers les millénaires, où l’on visite la France, l’Allemagne et le Japon en passant par Montréal, théâtre du coup de foudre entre André et Clarence, et Longueuil, où est érigée cette mystérieuse Tour blanche, lieu des passions et des horreurs. Vous remarquerez qu’indifférence ne figure pas sur cette liste…

Tour à tour romance, science-fiction, conte, fantasy, ce deuxième roman de René-Daniel Dubois étourdit par sa langue flamboyante, son érudition arrogante et sa structure labyrinthique. Si certains passages ou livres agaceront profondément, tels cette partie de balle où Keith dialogue avec la tour ou Le livre des rats où l’on traite des difficultés de traduire la langue des rats, le sesseeerré, d’autres exerceront un pouvoir d’attraction aussi fort que le regard de Clarence sur André :

« J’ai su que je venais de passer des heures à m’esclaffer, pendu au cou de Clarence. À me baigner dans ses yeux. À le caresser. À le laisser me prendre. »

Alors que les amants disparaissent et réapparaissent à différentes époques, meurent dans d’atroces souffrances et renaissent sous les caresses ardentes, et ce, jusqu’à plus soif, le lecteur partagera l’impatience de Steve, en deuil d’André, qui recherche depuis 20 ans ce que Clarence a dit avant de mourir. Et alors que Steve poursuit inlassablement sa quête, s’approchant et s’éloignant à la fois du but, Vestibule se révèle, à l’instar de Clarence, énigmatique et insaisissable.

Vestibule. Le livre inachevé de l’orgueil des rats

René-Daniel Dubois, Leméac, Montréal, 2015, 376 pages