Chronique d’un monde à l’envers

L'écrivaine germanophone de Roumanie Herta Müller
Photo: Daniel Roland Agence France-Presse L'écrivaine germanophone de Roumanie Herta Müller
Le temps n’est pas si lointain où la Roumanie était fasciste, communiste, agricole et traditionnelle. Certains ont souffert plus que d’autres, là où les uns se montaient contre les autres. Au Banat, Herta Müller a brossé le tableau brut d’une société villageoise presque inimaginable.
 

L’intense et fragile Herta Müller, écrivaine germanophone de Roumanie, nobélisée en 2009, voit son oeuvre traduite peu à peu. Dépressions, son premier livre, lui a valu une haine farouche dans son pays ; or c’est par cet ouvrage, traduit en français 21 ans après sa parution, qu’on devrait commencer à la lire.

On y saisit d’emblée ses souffrances, et comment, dans le genre si peu prisé du roman, dont elle s’est fait un refuge, elle a pu se voir décerner la plus prestigieuse des récompenses internationales.

Cette histoire douloureuse tient à son identité souabe, persécutée sous un régime de délation et de communisme. Elle décrit une région divisée arbitrairement par les guerres et les idéologies. Son père ? Il fut exproprié après la Seconde Guerre mondiale. Sa mère ? Envoyée au Goulag durant cinq ans. Elle-même, née en 1953, a dû s’armer de courage dans un contexte hostile.

Harcelée, surtout après Dépressions (1984) par la police politique, elle fuit à Berlin en 1987. Elle y emporte une oeuvre solide, 22 romans et recueils de poèmes. Dans Dépressions, elle observe la vie quotidienne d’une fillette dans sa famille. C’est précis, féroce, sans la moindre concession à son entourage. De son aveu même, il s’agit de sa propre expérience d’enfant unique, en Transylvanie, où elle est née en 1953, dans une minorité depuis longtemps implantée en Roumanie.

Il y a toujours un enfant qui voit tout

Roman social, peinture de moeurs et de relations archaïques, l’écriture a la dureté des contes et l’intelligence rude des romans d’Agota Kristof. Plus élaboré, il fait aussi penser à Une saison dans la vie d’Emmanuel (1965, Boréal) de Marie-Claire Blais par sa saisie expressionniste d’un monde pervers et reculé. La fillette grandit sans comprendre les adultes, rarement tendres, plus souvent alcoolisés et brutaux, qui l’entourent.

Dépersonnalisant les personnages, réduits à un rôle, ce récit à la première personne file en phrases brèves et chapitres courts aux anecdotes variées, sans émotion. « Je cours dans l’herbe. Il y a la foule des badauds. Et moi. Je sens leur regard perçant dans ma nuque. Et à côté de moi il y a toujours l’homme à la boîte d’allumettes. Son coude, là à côté de mon bras il y a son coude. Il est dur et pointu. De ses souliers tombent des petits morceaux de terre du jardin. Personne ne me regarde. Ils ne sont tous que dos et talons et noeuds des tabliers et pointes de fichus. Ils se taisent tous. Et ils se taisent aujourd’hui encore, et ils m’excluent. Et lui, il gagne la partie de cartes dominicale. Et il danse merveilleusement, l’homme à la boîte d’allumettes. »

Ces phrases simples et candides, chargées de silence et séparées par du blanc, créent un suspense intense. La menace rôde partout ; l’espérance grandit proportionnellement à la noirceur. L’attente est dramatique, la lecture haletante.

Les enfants, on le sait, aimentjouer avec le feu. Une fois adulte, une telle enfant deviendra poète, ou révoltée, ou dissidente ; héroïne, si elle n’a pas succombé. « Tu ne peux pas boire, ma fille, contre ta peur. Tu sirotes ce verre comme toutes les femmes qui n’ont pas de vie, qui n’ont pas leur place dans tout ce bazar, ni dans cette société, ni dans aucun autre bazar. Ni dans le leur non plus. » Même les dictateurs ne peuvent rien, en définitive, contre le feu roulant de la vérité. C’est un livre magistral.

Dépressions

Herta Müller, traduit de l’allemand par Nicole Bary, Gallimard, Paris, 2015, 189 pages