Chérie, j’ai réduit le texte

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Parce qu’une fois n’est pas coutume, veuillez excuser les considérations bassement mathématiques nous animant à l’instant, alors que nous soupesons la plus récente entrée de la collection « Documents » d’Atelier 10, Je serai un territoire fier et tu pourras y déposer tes meubles, essai de Steve Gagnon comptant tout juste 80 pages. Chez VLB, le recueil Comme la fois où… regroupe dans un écrin rosacé les contributions de 25 auteurs se livrant au plaisir de l’anecdote embarrassante ou touchante en dix pages chacun, maximum (lire la vitrine critique en F 4). En France, la collection très limpidement baptisée « Cent mille signes » d’Agone imprime des « textes reliés qui portent à peine le nom de “ livre  […], conçus “ pour redonner ses lettres de noblesse à la brochure, au livret, à l’opuscule […]  ».

De plus en plus de court, le livre ? Bien que la maison marseillaise se réclame d’une « [p]ratique aussi ancienne que l’édition », le lecteur angoissé par rapport au Web, aux réseaux sociaux et à leurs délétères effets sur le cerveau de ses semblables ne peut résister à la tyrannique tentation de l’alarmisme : il craint parfois de découvrir sous la couverture de toutes ces plaquettes d’une longueur équivalente à un article, ou sous celle de tous ces bouquins qui pourraient passer pour des magazines, le désespérant symptôme d’une capacité d’attention collective de plus en plus volatile.

Animé par l’espoir d’être rassuré, le voici donc qui se tourne vers le professeur titulaire à l’Université Laval et directeur du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises, René Audet. « On ne peut pas réfléchir à tout ce brassage éditorial en dehors de ce qui se passe en numérique et qui amène une énorme pression sur la production littéraire en général, explique-t-il en entrevue au Devoir. Les auteurs ont sans doute aujourd’hui un rapport à l’écriture qui est beaucoup plus instantané. Toute personne qui a tenu un blogue sait qu’on est sous l’impulsion d’une écriture qui va être vive, souvent brève, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne va pas chercher à amener réponse, ou commentaire. »

Ce que doit et ce que peut être un livre, un roman ou un essai ne repose, précise-t-il, sur rien de plus solide qu’un amalgame entre format et contenu s’étant imposé à l’imaginaire à force d’être peu remis en question. « Le livre s’est construit dans le dernier siècle autour d’un modèle : 200 ou 300 pages, un sujet et un auteur. C’est la triade la plus forte symboliquement, mais qui n’a aucune raison d’être en soi. La beauté de l’influence du numérique, c’est de flexibiliser ce modèle-là. »

 

Vite et court

Si cette flexibilisation devait se trouver une tête d’affiche, Nicolas Langelier compterait sans doute parmi les principaux candidats. Ironiquement écartelé entre micro et macro, l’éditeur et rédacteur en chef tord le cou aux conventions en publiant des essais considérés comme brefs dans la collection « Documents » d’Atelier 10, tout en émaillant d’articles, considérés, eux, comme longs, le magazine Nouveau Projet. Une certaine tentation pour le court serait, selon lui, la « conséquence normale d’un environnement culturel où il y a beaucoup de choses intéressantes qui arrivent de partout, où la tarte de notre attention totale est divisée en beaucoup de morceaux, et où on a peut-être moins de temps à consacrer à des livres de 800 ou 1000 pages, ce qui n’est pas nécessairement quelque chose de négatif ».

Il évoque par ailleurs l’appétit intellectuel d’un lectorat exigeant de plus en plus rapidement des pistes de réponses aux questions traversant le zeitgeist. « On est à un moment culturel où l’actualité est très présente partout et on s’attend à ce qu’elle soit présente dans nos livres, ce qui était peut-être moins le cas avant », suggère-t-il.

En 2014, Année rouge, que Langelier signait lui-même, plantait par exemple son décor en marge des manifestations du « printemps érable ». Le plus récent Second début de Francine Pelletier faisait quant à lui écho au mouvement #AgressionNonDénoncée. Que ces titres oscillent autour des 100 pages serait indissociable d’une banale question de temps. Écrire à chaud, c’est la plupart du temps écrire court.

Vers la fin des spécialistes ?

« Internet change forcément la façon dont on édite, dont on lit et dont on écrit », fait pour sa part valoir Geneviève Thibault, fondatrice de la maison Le Cheval d’août, observatrice du livre contemporain et directrice littéraire de Je veux une maison faite de sorties de secours, collectif hommage à Nelly Arcan mêlant chroniques intimes et exégèse savante, paru cet automne chez VLB. « On est encore beaucoup dans une dualité : d’un côté, le roman comme genre majeur, et de l’autre, tout ce qui n’est pas le roman, observe-t-elle. Dès qu’il y a une petite résurgence des formes dites mineures, dont les formes brèves, on crie à la nouvelle tendance, même si ces formes-là la précèdent. Ce qui se passe présentement, c’est qu’il y a sans doute plus d’éditeurs qui jugent publiables des textes qui puisent et entremêlent l’autofiction, l’autobiographie, l’anecdote et le narrative nonfiction. » Des textes logeant au confluent de la fiction et de l’essai et « qui se trouvent parfois à être courts ».

L’omnipotence fléchissante des spécialistes patentés contribuerait aussi à l’effervescence du succinct, dans un paysage essayistique que réinvestissent, après l’avoir longtemps déserté, les littéraires, estime l’éditrice. Point de vue semblable chez René Audet, qui se réjouit de voir dans un recueil comme 11 brefs essais contre l’austérité (Somme toute) « l’idée d’une forme de synthèse, de temps d’arrêt proposé par une voix collective au lecteur, qui ne se trouve plus dans la position de celui à qui on fait la morale, mais plutôt de celui qui peut construire son jugement à partir de propositions plurielles ».

Qu’il s’agisse de l’Internet qui malmène notre capacité d’attention, d’un milieu éditorial se libérant d’habitudes poussiéreuses ou d’un lectorat moins enclin à s’agenouiller devant le trône d’une seule autorité discursive, ce temps fort que vit le « pas-long » ne peut être considéré en dehors d’une culture du zappage ayant profondément buriné les esprits et une façon de digérer des contenus.

« La vitesse et la frénésie, ce sont des traits communs de notre époque, rappelle le professeur Audet. Mais en même temps, les librairies débordent de gigantesques romans historiques qui sont achetés par des gens qui veulent s’isoler du monde, justement pour freiner cette frénésie-là. »

1 commentaire
  • Sylvain Auclair - Abonné 23 janvier 2016 17 h 54

    Vraiment?

    Combien de romans de 500 pages publiait-on il y a un siècle?