Michel Tournier rejoint les météores

Michel Tournier est mort lundi à l’âge de 91 ans.
Photo: Fred Dufour Agence France-Presse Michel Tournier est mort lundi à l’âge de 91 ans.

L’écrivain Michel Tournier, l’un des grands auteurs français de la seconde moitié du XXe siècle, Prix Goncourt pour Le roi des aulnes en 1970, est décédé lundi à l’âge de 91 ans, ont indiqué ses proches.

« On vivait 24 heures sur 24 avec lui, il ne pouvait plus rester tout seul depuis trois mois. Dès qu’il marchait, il avait tendance à tomber, on s’occupait de lui », a déclaré Laurent Feliculis, que l’écrivain considérait comme son fils adoptif.

L’écrivain habitait depuis plus d’un demi-siècle dans l’ancien presbytère de Choisel, un village de quelque 550 habitants situé dans la vallée de Chevreuse, non loin de Paris.

Il incarnait la figure du « grand écrivain » à l’ancienne. On le citait volontiers au nombre des plus grands. Des classiques. Michel Tournier fut de surcroît un observateur d’importance du paysage littéraire français, notamment par sa place de juré au prix Goncourt.

« Il y a les écrivains qui écrivent parce qu’ils n’ont rien à dire, et qui descendent de Mallarmé. Il y a ceux qui écrivent parce qu’ils ont quelque chose à dire. Ce sont les enfants de Zola. J’en fais partie », a déjà déclaré Tournier.

Influence allemande

Fasciné par la littérature allemande, fils d’une famille de germanistes, Michel Tournier est né en 1924. Ses parents envoient chaque année leurs quatre enfants en vacances à Fribourg-en-Brisgau dans un foyer d’étudiants catholiques où ils peuvent pratiquer la langue. Michel Tournier est alors, selon ses dires, « un enfant hypernerveux, sujet à convulsions, un écorché imaginaire ».

De ses séjours en Allemagne, il dit : « J’ai connu le nazisme à 9 ans, à 10 ans, à 11 ans, à 12 ans. Ensuite ç’a été la guerre ». Il se souvient des parades militaires du nazisme, des discours du Führer, dénoncés par son père.

Admirateur de Kant tout comme de Sartre, il se destine d’abord à l’enseignement de la philosophie, mais échoue au final à ses examens. Il entre alors dans le monde de la radio et de la télévision française.

Ami de Gilles Deleuze, de Roger Nimier et de Pierre Boulez, Michel Tournier publie son premier roman, Vendredi ou les limbes du Pacifique, en 1967. Il a quarante-deux ans. Il revient comme tant d’autres auteurs sur les traces de Robinson, selon une lecture rousseauiste de ce classique. Il ne s’attache pas à rétablir la réalité flottante d’un individu laissé seul à lui-même sur une île, mais se livre à une réactualisation critique et morale de l’oeuvre de Daniel Defoe. Il reçoit le prix de l’Académie française.

Les librairies et les lecteurs applaudissent encore à la parution du Roi des aulnes (1970), vendu à des millions d’exemplaires. Avec un titre tiré d’un poème de Goethe, le roman raconte l’histoire d’Abel Tiffauges, un Français emprisonné en Allemagne à la suite de la défaite française de juin 1940. Ce personnage finira par devenir « l’ogre de la forteresse de Kaltenborn ». Il recrutera de force des enfants sans savoir qu’ils seront destinés à devenir de la chair à canon dans la défense vaine de cette forteresse lors de l’invasion soviétique.

L’écrivain, au fil des livres, a réinvesti les grands mythes de l’humanité. « Il me faut un grand, un énorme sujet, déclarait-il en entrevue à L’Actualité il y a déjà presque trente ans. Le mythe de Robinson. [...] La guerre de 1939-1945. L’immigration. Le christianisme. La sexualité et le couple humain. »

Le coq de bruyère suivra, en 1975. Pour nourrir son inspiration afin d’écrire son roman Les météores, où il retraversera le mythe de Castor et Pollux, Michel Tournier traverse le Canada en septembre 1972. De Montréal à Vancouver, en compagnie du photographe Édouard Boubat, il voyagera. Naîtra ainsi Canada. Journal de voyage (1977), oeuvre à quatre mains. Le romancier note alors un « manque de contact avec un monde extérieur » chez les Canadiens français — jamais dans ses pages il n’utilise le mot « québécois » —, estime l’accent qu’il entend « caricatural », trouve Montréal trop urbanisée, à l’américaine et, même s’il rencontre Ferron, reste sourd aux revendications nationalistes des Québécois qu’il considère comme « des vestiges d’une ère révolue », ainsi que le précisait Gérard Fabre dans Entre Québec et Canada. Le dilemme des écrivains français (VLB, 2012).

Michel Tournier se penchera ensuite sur les rois mages dans Gaspard, Melchior et Balthazar (1980), sur la Pucelle et Gilles de Rais dans Gilles et Jeanne (1983). Mais ses trois premiers romans resteront ses oeuvres les plus importantes.

Prix littéraires

Lecteur assidu de la littérature française, Michel Tournier ne prenait pas pour autant toujours très au sérieux le système éditorial français, même s’il défendait bec et ongles les prix littéraires, à condition, disait-il, de ne pas être aveuglé. « Le prix Goncourt couronne les oeuvres réalistes-naturalistes, qui appartiennent à une tradition tout à fait respectable. On n’y couronne jamais les héritiers du surréalisme ou du nouveau roman. […] Les oeuvres laboratoire de Marguerite Duras n’y avaient pas leur place ; par contre, c’est moi qui ai poussé pour que l’on couronne L’amant. »

Mélomane, il est aussi passionné de photographie, présentateur d’une émission de télévision consacrée à cet art et il devient l’un des fondateurs en 1970 des Rencontres de la photographie d’Arles, devenues un des rendez-vous du genre les plus importants au monde. Il possédait sa propre chambre noire, maniait volontiers son Rolleiflex, tout en se considérant comme un photographe médiocre.

En 2006, il avait adhéré au Parti socialiste « par amitié personnelle pour Jack Lang ». L’homme de lettres avait entretenu une amitié avec François Mitterrand, mais son engagement politique n’était pas pour autant connu jusque-là. « À d’autres époques, j’aurais pu être amené à m’occuper de politique. »

Il disait que son passé ne l’intéressait pas. À 91 ans, il se voulait homme d’avenir. Il aimait depuis toujours les arbres, la campagne, le calme. Il pestait contre les courses automobiles, contre les rallyes de véhicules tout-terrains imposés aux routes d’Afrique, contre les effets de la publicité sur la société, et ce, même s’il s’était retrouvé à écrire, dans les années 50, des messages publicitaires « de couches-culottes, de démaquillants et de lessive ».

Ses Oeuvres romanesques doivent paraître prochainement dans la collection de la Pléiade de Gallimard. À propos de cette intronisation prochaine dans ce temple littéraire, il disait préférer de beaucoup l’existence de son oeuvre en simple format de poche, tout au contraire d’un Julien Gracq pour qui le passage dans ce format constituait « un malentendu ». En juillet 2015, Michel Tournier célébrait au contraire le mauvais papier des éditions bon marché. « Ce qui m’intéresse, c’est d’être lu. Or, pour être lu, il faut être en livre de poche. Le livre de poche, c’est le contraire de la Pléiade. Il ne coûte pas cher, on le met dans sa poche, c’est le cas de le dire, on le lit et on le jette. Tandis que la Pléiade, on la met sur des rayonnages, on la regarde de dos sans l’ouvrir. Elle est faite pour être exposée. C’est mon point de vue, qui n’a aucune importance. »

Son oeuvre passera-t-elle à la postérité ? Au journaliste Louis-Bernard Robitaille, il affirmait en 1986 que rien n’était moins sûr. « Quand on pense qu’avant la guerre, le grand écrivain français s’appelait Henry Bordeaux. Vous vous rendez compte ! Bordeaux ! Les gens aujourd’hui ont oublié jusqu’à son existence. »

Dès demain, je ne pourrai plus répondre "Michel Tournier" à la question: "quel est le plus grand romancier français vivant?"

«Ce qui m’intéresse, c’est d’être lu. Or, pour être lu, il faut être en livre de poche.»

Michel Tournier

Photo: Fred Dufour Agence France-Presse
2 commentaires
  • Denis Miron - Inscrit 19 janvier 2016 07 h 58

    C'est évident...

    que l'on est très Mallarmé pour écrire lorsque l'on a rien à dire.

  • Jean Chicoine - Inscrit 19 janvier 2016 11 h 41

    Traversée du Canada

    D'après son texte: Tournier a traversé le Canada "à l'envers" c'est à dire de Vancouver à Montréal.
    Jean Chicoine