Un verbicruciste sur la grille

L’ancêtre des mots croisés ne contenait pas de cases noires.
Photo: Carolyn Kaster Associated Press L’ancêtre des mots croisés ne contenait pas de cases noires.

« Les mots croisés sont une lutte entre deux personnes, le verbicruciste et le cruciverbiste, entre deux esprits, deux logiques, comme dans le jeu d’échecs, qui d’ailleurs se pratique aussi sur une grille faite de cases noires et de cases blanches. » Jacques Drillon en sait quelque chose. Ce critique de musique classique, aussi musicien à ses heures, ce linguiste et auteur (Les fausses dents de Berlusconi, Grasset), crée depuis 2003 les grilles de mots croisés du Nouvel Observateur (devenu L’Obs). Non seulement il signe dans Théorie des mots croisés la petite histoire de ce jeu qui créé des monomanies, mais il le poétise et le pense avec humour et érudition.

Car un mot croisé, c’est à chaque fois la rencontre entre le sphinx et Oedipe, à chaque fois l’énigme re-posée, un mystère à élucider. Au point où, dans cette relation, un joueur habitué à un certain niveau de difficulté tient à le retrouver. Et qu’en tant que sphinx, « c’est manquer à ses obligations que de ne placer aucun piège dans une définition ». Certes, la difficulté dépend en bonne part de la familiarité avec l’auteur. Entre autres. « Le joueur est sous influence, sous l’influence du contexte. Le travail du sphinx est de l’y placer », rappelle Drillon. Qu’une grille se trouve dans un journal plutôt qu’un autre est déjà un contexte. Et parce que ce jeu se fait sur des déplacements (« le premier […] va vers le synonyme, ou une expression contenant le mot, le second vers son détournement — ou dans l’ordre inverse »), les mots croisés, croit l’auteur, bien loin d’être « éducatifs » et d’améliorer le vocabulaire, déséduquent et anarchisent. On s’y trouve « constamment face au passé du mot, à son étymologie, à sa construction. C’est en cela qu’on est un “rebelle” : l’histoire des mots est taboue dans la “bonne société” ».

Histoire en noirs et blancs

À l’origine, probablement, le « carré magique », de cinq cases par cinq, où les cinq mots latins qui le composent peuvent se lire en tous sens. Mais, rappelle Jacques Drillon, il faut attendre la case noire entre les mots pour que naissent vraiment les mots croisés. « On les doit à un violoniste américain d’origine anglaise, Arthur Wynne (1871-1945). C’est lui qui a proposé la première grille en Angleterre, sans succès. Le 21 décembre 1913, il l’a publiée dans un journal américain, le New York World, sans cases noires encore, qu’il a introduites peu de temps après. À ce moment-là, il s’agissait d’une sorte de losange percé d’un trou au milieu. » Le succès vint d’abord d’Angleterre, où, en 1924, un premier recueil vendu avec un crayon contribua à la fortune de l’éditeur Simon et Schuster, puis en France, la même année. L’auteur et oulipien Georges Perec, on l’oublie, a été un des brillants verbicrucistes de l’Hexagone. « On dit que la direction du Point avait promis sa une à Perec le jour qu’il parviendrait à construire une grille de 9 X 9 sans noirs. » L’auteur, s’il a réussi avec La disparition (Gallimard) à écrire tout un roman sans user de la lettre « e », échouera toutefois devant ce défi monochrome.

Les mots croisés n’échappent pas aux différences culturelles : les américains seraient de résolution aisée, semblables aux mots fléchés ; anglais, australiens ou canadiens, appelés cryptic crosswords, peuvent être très subtils, selon un système de charades à tiroirs. Les Anglais en sont boulimiques. « Le site Internet du Guardian, par exemple, est alimenté par cinquante-quatre contributeurs (à ce jour), entre lesquels le joueur peut choisir. »

Des objets mystérieux​

De nos jours, les mots croisés ne sont plus les concours d’érudition qu’ils furent, et doivent pouvoir se résoudre sans documentation, même s’ils demandent une bonne culture générale. « Un mot rare par grille est un maximum », précise le mots-croisiste, qui ajoute aussi, plein d’humour, qu’on « ne trouve pas de cruciverbiste qui ne sache, ou n’ait fini par apprendre, qui était Io, ou ce qu’est un erg. » Le champ des définitions s’est élargi avec le temps, leur ambiguïté s’est réduite. « Le cruciverbiste est tenu de considérer à son tour le mot comme un objet mystérieux, un mot qu’on aurait sorti du lexique, et laissé flotter dans un espace intermédiaire, où subsistent quelques traces de sens, mais où le véritable indice se cache dans l’insignifiant. »

Certains y voient un sport. Le verbicruciste peut rêver à sa grande blanche. Le cruciverbiste, lui, d’aller toujours plus vite. Selon le Guiness des records (1997), la plus grande grille serait l’oeuvre de Didier Clerc et Pierre-Claude Singer, avec ses 160 000 cases et ses 50 139 mots. On ne précise toutefois pas combien de joueurs l’ont terminée… L’anglais Roger Squires, en juin 2013, avait publié 74 000 grilles et écrit 2,5 millions de définitions, en plus de concevoir une grille en trois dimensions, inscrite sur les six faces d’un cube Rubik. C’est le même homme qui conserve le record du plus long mot jamais employé : Llanfairpwllgwyngyllgogerychwyrndrobwllllantysiliogogogoch, nom d’une ville galloise, qu’il avait défini, en anglais, par l’anagramme totale « Giggling troll follows Clancy, Larry, Billy and Piggy who howl, wrongly disturbing a place in Wales ». Car, rappelle Drillon, les mots croisés sont très souples en matière de morale linguistique. Voilà aussi pourquoi on les aime.

Svastika croisé

Paru le 5 août 1933 dans le journal nazi Völkischer Beobachter, « le jeu, car même les nazis aiment jouer, consiste à reconstituer un poème, découpé en syllabes. Toutes les syllabes ont été placées sur la grille, et le joueur doit trouver l’itinéraire qui permet de les relier ». La solution ? Die strasse dröhnt vom Eisentritt.
On doit les mots croisés à un violoniste américain d’origine anglaise, Arthur Wynne (1871-1945). Sa première grille, publiée dans le New York Times, était une sorte de losange percé d’un trou au milieu.

C’est en cela qu’on est un “rebelle”: l’histoire des mots est taboue dans la “bonne société”.

Théorie des mots croisés. Un nouveau mystère dans les lettres

Jacques Drillon, Gallimard, Paris, 2015, 190 pages