De l’amour à la guerre

Maryse Wolinski voulait écrire un livre d’amour. Elle a écrit un livre sur la perte, la violence et la guerre.

Une semaine après le triste anniversaire de la mort de son mari Georges Wolinski, lors des attentats menés contre Charlie Hebdo par des terroristes à Paris, elle n’exclut pas la possibilité de se joindre à une éventuelle action collective des familles des victimes contre X.

Dans son livre, Chérie, je vais à Charlie, paru aux éditions du Seuil, Maryse Wolinski se penche en effet longuement sur le relâchement de la sécurité qui avait entouré les locaux de Charlie Hebdo dans les semaines précédant l’attentat.

La fourgonnette policière qui avait été affectée à la surveillance n’y faisait plus que des rondes, et Stéphane Charbonneau n’avait que deux gardes du corps, alors qu’auparavant il en avait trois. Pourtant, l’équipe de Charlie Hebdo continuait de recevoir des menaces tous les jours.

Ingrid Brinsolaro, veuve de l’un de ces gardes du corps, Franck Brinsolaro, abattu avant même d’avoir pu utiliser son arme, a déjà porté plainte contre X pour les défaillances en matière de sécurité.

« Lors de la commémoration des événements, la semaine dernière, dit Maryse Wolinski en entrevue, j’ai eu le sentiment, en parlant avec les familles, qu’il y avait vraiment de la colère dans l’air, qu’on aurait peut-être pu éviter ces attentats. »

Tract

 

Dans son livre, Maryse Wolinski rapporte qu’un tract rédigé par le syndicat des policiers avait circulé, plusieurs mois avant l’attentant, contestant les mesures de sécurité mises en place autour de ce journal « qui crachait sur tout le monde ».

« Aujourd’hui, les membres de Charlie Hebdo ont six gardes du corps chacun », poursuit Mme Wolinski. Elle ajoute cependant avoir eu vent du fait que de la police de Paris devrait être prochainement mieux équipée pour faire face à d’éventuelles attaques terroristes, entre autres à l’aide d’armes à feu plus lourdes, que les policiers transporteraient dans leur voiture.

Elle-même, si elle avait su le danger que courait son mari ce matin-là, lui aurait demandé d’envoyer ses dessins par Internet, le sinistre matin du 7 janvier 2015, lorsqu’il lui a lancé un dernier : « Chérie, je vais à Charlie », alors qu’elle était dans la douche.

On peut s’étonner que, dans ce livre, Maryse Wolinski s’en prenne davantage aux mesures de sécurité française qu’aux membres du groupe armé État islamique qui ont abattu son mari. En entrevue, elle explique qu’elle avait écrit une quinzaine de pages portant sur le groupe EI, où elle tentait de s’expliquer le désespoir des jeunes qui vont grossir ses rangs, mais que son éditeur l’a finalement convaincue de les retrancher du livre pour des raisons de sécurité.

Elle reprend aussi, dans le détail, le déroulement de cette journée qui l’a séparée à jamais de l’homme qui partageait sa vie depuis 47 ans. L’air abattu de Wolinski depuis quelques jours, qui pouvait être lié aux menaces qui planaient sur le journal. Maryse Wolinski les attribuait plutôt, alors, aux difficultés financières de l’entreprise, qui était au bord de la fermeture.

Maryse Wolinski rappelle aussi qu’aucune source ne l’a officiellement informée du décès de son mari, alors qu’elle attendait des nouvelles, après avoir été informée de l’attentat. C’est en fait son gendre, qui s’est rendu sur les lieux de Charlie Hebdo après l’attentat, qui lui a annoncé la nouvelle.

C’est ce détail qui l’a maintenue dans un certain déni, qui l’habite encore parfois aujourd’hui. « Mon beau-fils m’a dit que mon mari avait été assassiné et je me suis dit : “ mais pourquoi il le sait, lui, alors que moi je ne le sais pas ”. » Et il arrive encore aujourd’hui qu’elle rentre chez elle en se disant que son mari va peut-être être là.

«Chérie, je vais à Charlie»

Maryse Wolinski, Seuil, Paris, 2016, 140 pages

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