Sophie Calle en cartes postales

Sur chaque carte postale, une photo. Et, tout en bas, un court texte qui en éclaire le contexte.
Photo: Actes Sud Sur chaque carte postale, une photo. Et, tout en bas, un court texte qui en éclaire le contexte.
Performances, installations, photos, vidéos, films, livres…Depuis près de 40 ans, Sophie Calle cherche de toutes les façons à créer des ponts entre l’art et la vie, à abattre les cloisons entre les sphères privée et publique. Grande figure de l’art contemporain en France, elle offre avec Tout une vue d’ensemble sur sa démarche et ses créations, mais en accéléré, comme un condensé. Toujours là où on ne l’attend pas, Sophie Calle, 62 ans.
 

Ce n’est pas un livre à proprement parler. À l’intérieur du petit boîtier doré qui peut donner à le penser, on découvre une cinquantaine de cartes postales. Sur chacune d’elles, une photo. Et, tout en bas, un court texte qui en éclaire le contexte. Chaque carte renvoie à un projet artistique qu’elle a mené.

Aussi, ce titre, Tout, est-il à prendre avec ironie. On est loin d’avoir sous les yeux le grand tout de Sophie Calle. Plutôt des pièces détachées. Mais qui témoignent de l’approche unique de l’artiste, de son goût avoué pour l’aventure, l’exploration, la découverte. Et pour la réflexion, l’introspection. Des thèmes reviennent : l’intime, l’amour, la rupture, le secret, la mort… réinventés autrement, dans un autre contexte, une autre forme, un autre traitement. Peu importe l’ordre dans lequel on regarde ces photos et les textes qui les accompagnent, la cohérence apparaît dans ce qui se révèle là d’inattendu.

Morceaux choisis

Ici, une photo d’elle à deux ans, sur une plage. Sa mère l’avait laissée avec un groupe d’enfants plus âgés qui jouait à se débarrasser d’elle. « Ça m’est resté », note-t-elle.

Là, une photo issue d’une performance intitulée Journaux intimes qu’elle a donnée en 2012, au Festival d’Avignon. Ce jour-là, dans une église, elle a lu pour la première fois en public, pour la seule fois, les journaux intimes que sa mère lui avait laissés peu avant sa mort, en 2006. La lecture a duré 22 heures.

D’autres références à sa mère, à sa mort, ici et là. Chaque fois l’émotion qui afflue. Notamment devant ce montage en mosaïques de photos de sa mère à différents âges de sa vie. Et cette note dans laquelle la fille précise qu’elle a posé sa caméra au pied du lit dans lequel sa mère agonisait, parce qu’elle craignait qu’elle n’expire en son absence…

Un an plus tard, alors qu’elle représentera la France à la Biennale de Venise, l’artiste présentera une vidéo bouleversante sur les dernières minutes de vie de sa mère. Dans le cadre du même événement, elle proposera son installation Prenez soin de vous, inspirée d’une lettre de rupture qu’elle avait reçue : elle a demandé à 107 femmes (dont Jeanne Moreau, Laurie Anderson, Florence Aubenas) de lire cette lettre, de l’interpréter devant la caméra.

Cette installation sera présentée ensuite à Paris, à Montréal et ailleurs dans le monde, et donnera lieu à un beau livre (Actes Sud) renfermant l’essentiel des textes, des photos, mais aussi, sur DVD, des vidéos de l’expo. Un ouvrage exceptionnel, une oeuvre d’art en soi.

Un téléphone rouge, posé sur un lit, dans une chambre d’hôtel. Cette photo est tirée de Douleur exquise. « Quand avez-vous le plus souffert ? » avait demandé Sophie Calle à son entourage, à la suite d’une rupture amoureuse. « Cet échange cesserait quand j’aurais épuisé ma propre histoire à force de la raconter, ou bien relativisé ma peine face à celle des autres », précise l’artiste à propos de cette oeuvre qui a donné lieu, à Montréal, en 2009, à une adaptation théâtrale de Brigitte Haentjens mettant en scène Anne-Marie Cadieux.

On a vu aussi chez nous, au début de l’année 2015 et jusqu’en mai, l’installation Pour la dernière et pour la première fois, à laquelle deux photos font référence dans Tout. Sophie Calle reprend par la même occasion ses explications : « À Istanbul, j’ai rencontré des aveugles qui, pour la plupart, avaient subitement perdu la vue. Je leur ai demandé de me décrire ce qu’ils avaient vu pour la dernière fois. » Puis : « À Istanbul, ville entourée par la mer, j’ai rencontré des gens qui ne l’avaient jamais vue. J’ai filmé leur première fois. »

On s’attarde au passage à trois photos qui proviennent de projets communs avec l’écrivain Paul Auster, à qui Sophie Calle a inspiré un personnage dans son roman Léviathan (Actes Sud). On remonte jusqu’aux premières oeuvres de l’artiste, alors qu’elle pistait des inconnus dans la rue, demandait à des gens de venir dormir dans son lit pour les prendre en photo ou se faisait embaucher comme femme de ménage dans un hôtel de Venise pour photographier les effets personnels des clients.

On peut voir dans ce Tout une introduction originale à l’oeuvre de Sophie Calle, une incursion pour néophytes, une invite à la découverte. Pour d’autres, ces 54 cartes postales, comme autant de traces, de morceaux choisis, d’objets témoins, feraient plutôt l’effet, parfois, de petites madeleines. Une seule image pouvant faire remonter à la surface tant de souvenirs, d’émotions, liés à une oeuvre, à sa découverte.

Ce qui fascine le plus au final : à quel point l’art de Sophie Calle, tourné vers sa vie, vers sa propre trajectoire, sa propre histoire, lance un appel vers l’autre, nous interpelle. Signe d’une grande ouverture.

Tout

Sophie Calle, Actes Sud, Arles, 2015, coffret de 54 cartes postales