Annie courait

Photo: Illustration Tiffet
Cinq auteurs d’ici relèvent le défi d’écrire à la façon d’un best-seller américain. Des phrases courtes. Des verbes d’action. Beaucoup de dialogues. Pas d’émotions complexes. Beaucoup de personnages, qui boivent du café plutôt que du thé. Tout ça en 8000 caractères espaces incluses, pour cause de concision journalistique. Chaque jour cette semaine, découvrez les courtes fictions écrites selon les critères du laboratoire d’exploration littéraire .txtLAB de McGill. 
 

L’image tournait dans son crâne. Huit mille signes. De toutes les couleurs, de toutes les grandeurs. Des signes helvétiques et géorgiques. Elle se demandait comment les agencer de manière à le percer.

Le mystère.

Une chose était certaine : il lui restait peu de temps.

La porte allait se refermer d’une seconde à l’autre.

Au loin, elle voyait la pâle lueur du jour se faire de plus en plus mince.

Elle essayait de ne pas discuter avec elle-même, mais c’était impossible. Les mots se suivaient et se répondaient. Ils dialoguaient, seuls. Ils coulaient comme un liquide brûlant dans sa tête.

— Pas d’abstraction, Annie, ne te laisse pas aller à l’abstraction, commença-t-elle.

— Oui, sois pragmatique, se répondit-elle.

— Reste simple, renchérit-elle.

— Ne complique pas les choses, s’enjoignit-elle.

— Tout va bien aller, crut-elle conclure, mais :

— Les espaces sont compris, ajouta-t-elle, énigmatiquement.

Devant ses yeux aussi abasourdis que fatigués, elle se refermait lentement.

La porte.

Cette dernière était bien réelle. Aussi réelle qu’Annie, qui avait eu une enfance heureuse, une adolescence anxieuse et des noces onéreuses.

— Il ne tient qu’à toi de sortir d’ici, s’encouragea-t-elle.

— Méfie-toi des pensées oiseuses, Annie, se conjura-t-elle.

Le rythme de la porte se refermant sembla s’accélérer. Elle entendait le roulis du mécanisme. Que pouvait-elle faire ? Comment inverser le processus ? Elle n’arriverait jamais à franchir le seuil.

Elle courut encore plus vite. Son coeur battait une ancienne chamade oubliée des hommes. Les murs du temple se rabattaient sur elle. Elle n’allait pas capituler. Le mystère restait entier, mais ses enjambées se faisaient grandes.

Soudain, elle fut stoppée net dans sa fuite.

Un Méta Troll venait de surgir au milieu du couloir sombre. Il ouvrit la bouche aussitôt, qu’il avait grande et saliveuse.

— Que fais-tu ici ? commença le Méta Troll en ancrant ses plumes dans le sol ligné.

— J’essaie d’aller jusqu’au bout, lui répondit Annie, défiante.

— Avec quels outils ? voulut-il savoir en effaçant les marques que ses griffes laissaient à mesure.

— Mon caractère policé, mes symboles avancés, ma mise en forme et ma mise à jour, bluffa Annie, méfiante.

Annie tentait de se composer un air digne, mais elle le savait. Il se jouait d’elle et de ses réponses. Tout était calculé pour la ralentir. Pour la faire parler et la faire sombrer dans ses lubies.

Le mystère resterait entier, et ses enjambées étaient stoppées.

Entre les quatre membres velus du Méta Troll, elle distinguait le tableau des Huit mille signes.

Il était si près.

La porte n’était pas tout à fait close. Un rai de lumière jaillissait encore.

Comme il était difficile de modifier ses paramètres ! Jamais Annie n’aurait cru qu’un tel piège se refermerait sur elle. Elle s’en voulait. Qu’était-elle venue faire en ces lieux désolés ? À cause de son arrogance, peut-être ne sortirait-elle jamais d’ici. Elle resterait prisonnière de ces murs numérotés, aux marges toujours plus étroites, sans justification aucune.

Elle cligna d’un oeil et pria, d’une certaine manière, pour que le monstre immense disparaisse.

Elle cligna d’un autre oeil et souligna à grands traits sa détermination et son entêtement.

— Tu es la plus forte, Annie, se convainquit-elle presque.

— Tes amis t’ont toujours fait confiance, prit-elle le relais.

— Tout a toujours été à ta portée, se louangea-t-elle.

— Tes relations amoureuses ont toujours été simples, se souvint-elle avec plaisir.

Elle rougit légèrement.

Mais il n’en fallait pas plus. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, le Méta Troll n’était plus là.

À sa place s’étendait l’éternel couloir, au fond duquel trônait la porte. Toujours entrouverte. Celle sous laquelle Annie devrait se glisser, se retourner pour attraper son chapeau. La porte au-delà de laquelle elle pourrait respirer, enfin. La porte derrière laquelle l’attendaient le calme, la sérénité et l’espace d’un document vierge. Par-delà cette porte aux onglets nouveaux, Annie serait enfin libérée des viles insertions automatiques qui s’immisçaient dans son cerveau.

Elle se remit à courir. Le petit carré de lumière qui résistait lui donnait à croire que tout n’était pas joué.

En pensées, elle retournait dans le temps, à une époque heureuse. Une époque, pas si lointaine, où, insouciante, elle, toujours, seule, courait déjà, certes, mais dans une direction précise.

La porte claqua, ç’en était trop ! D’un coup, l’espoir s’était envolé ! Les clauses insubordonnées fusaient de son esprit, incisant ses moindres réminiscences. Elle resterait coincée ici à jamais ! Sans le vouloir, elle se mordit la langue et se mit à zozoter intérieurement.

— Il ne te reste qu’une zeule option, décida-t-elle.

— L’attaque frontale, renchérit-elle avec des consonnes faciles.

— Zans zambazes, zans zempattements, se tritura-t-elle le bout de la langue.

Annie tenta donc de coordonner ses injonctions, ses conjonctions et, quoiqu’affaiblie, s’empara du fusil qu’elle traînait depuis son premier acte.

L’objet était accroché à sa ceinture depuis le début, il devait servir. Elle s’en empara.

Seule au milieu du long couloir cylindrique, Annie ne pleurait pas. Elle se retourna pour s’assurer que le Méta Troll n’avait pas refait surface.

Rien.

Silence radio.

L’arme était plus lourde que dans les films. Annie pensa à cette pesanteur, inespérée et inattendue. Elle s’aligna à gauche, s’aligna à droite, s’aligna au centre. En bordure de son cadre mental, les interlignes entre ses pensées étaient simples, continus, stables. La porte avait beau s’être refermée par sa propre volition, mue par son propre mystère, elle ne résisterait pas à un assaut direct. Celui d’une arme à feu dont l’essence précédait l’existence et celui de la détermination d’une femme n’ayant plus rien à craindre, ni l’enfer ni même les autres.

— Tu feras plus avec moins, Annie, pointa-t-elle le fusil sur le tableau à multiples colonnes des Huit mille signes.

— Malgré ton désir de perfection et ton incapacité fondamentale à la vulgarisation, suèrent ses paumes sur la crosse de son arme.

— Tu n’as plus à craindre les révisions bâclées et les commentaires marginaux, appuya-t-elle sur la gâchette.

— Tu n’as plus à craindre quoi que ce soit, ni qui que ce soit, Annie, se raidirent ses épaules sous l’impulsion du coup de feu.

— Tu es libre, Annie, libre de toute contrainte et de tout formatage ! explosa la porte en centaines de fragments décomposés de son passé et de ses nombreuses versions désuètes.

Les étincelles voletèrent, les circuits cliquetèrent, les puces quittèrent le navire, même les plus performantes. Les huit mille signes, espaces compris, éclatèrent et un phylactère vrombissant apparut au-dessus de la tête d’Annie.

À l’intérieur de la bulle, on pouvait lire en italique :

— Voilà sept mille et douze raisons de festoyer, ma chère.

Et elle s’envoya son plus beau sourire de vendeuse de voitures usagées, en s’exfiltrant de là, entre deux débris décryptés et tombés sans explications en bas de la page.

Demain, Monique Proulx se risque au jeu en signant On ne rit pas.

À propos de l’auteur

Né à Brossard en 1980, Daniel Grenier vit à Québec. Il a publié Malgré tout on rit à Saint-Henri (Quartanier), fait son doctorat sur l’histoire des représentations du romancier dans la fiction américaine du XIXe et du XXe siècle et signé le roman L’année la plus longue (Quartanier), présentement finaliste au Prix littéraire des collégiens 2016. Écrire comme un best-seller, qu’en pense-t-il ? « J’adore les contraintes, j’aime leur côté paradoxal. Le fait qu’en nous emprisonnant, elles nous forcent à sortir de nos habitudes et nous rendent, au bout du compte, plus libre. »