La maternité comme bouée

Éloi, bientôt 18 ans, s’apprête à quitter le foyer familial à Montréal pour entreprendre des études de biologie marine à Rimouski. Pour son père, c’est dans l’ordre des choses. Pour sa mère, au contraire, il s’agit d’un abandon, d’une trahison sans nom.

Au départ du premier roman de la jeune Montréalaise Karine Geoffrion, il y a le choc ressenti par la mère d’Éloi : comme si elle n’avait jamais songé qu’un jour, ce fils à qui elle a tout donné voudrait voler de ses propres ailes.

L’aveuglement de cette femme quant à ce qui lui pendait au bout du nez, quant à ce qui tôt ou tard devait arriver : l’auteure, mère de deux fils, explore sans ménagement cette avenue. On remonte aussi à la source du problème, à ses causes. Avant de mesurer les conséquences destructrices d’un tel comportement : c’est la partie la plus importante du récit.

Sans pour autant s’étendre, multiplier les méandres psychologisants, Karine Geoffrion met le doigt sur la faille. Depuis près de 18 ans, la mère d’Éloi ne vit que pour son fils. Il est sa raison d’exister. Symbiose parfaite. Jusque-là. Aux yeux de la mère du moins.

Pour le fils, on comprendra plus tard que malgré toute l’affection, l’attachement et le respect qu’il ressent pour celle qui lui a donné la vie, il étouffait. Besoin de respirer, désir de liberté. Quoi de plus naturel ? Et une fois qu’il aura goûté à son indépendance, à son autonomie, pas de revenez-y.

Mais revenons à la mère puisque c’est elle, le centre d’attraction. C’est de la place prépondérante, omniprésente, pour ne pas dire obsessive, maladive, de la maternité dans sa vie qu’il est question.

On comprend que la venue de son fils l’a sauvée du vide de son existence, qu’elle s’est accrochée à lui comme à une bouée. La maternité comme identité. « Avant la venue d’Éloi, elle avait l’impression de n’avoir été qu’une enveloppe vide s’incrustant dans la vie des autres, s’accrochant ici et là à des mains inconnues qui, inévitablement, finissaient par la repousser. »

Oublions la relation avec le mari qu’elle n’a jamais vraiment aimé. Épousé comme un moindre mal après l’abandon d’un prétendant, il ne lui aura servi qu’à fuir le cours de sa vie et à devenir quelqu’un.

Nous en sommes là. Le fils s’en va. Le mari part pour un long voyage d’affaires au Mexique. La femme se retrouve seule dans la grande maison. Déprime, alcool, laisser-aller… « Elle semblait si triste, vieillie d’au moins dix ans. Qui était cette femme ? »

Comment cela va-t-il évoluer ? Pour le pire, en fait. Nous sommes bel et bien dans une tragédie. Mais avant d’en arriver là, il y aura une sorte de pause teintée d’enchantement, marquée par l’espoir d’une autre vie, d’un recommencement possible.

N’entrons pas trop dans les détails. Mais laissons la magie opérer un moment, alors que cette femme de 55 ans seule au monde et plus qu’à l’aise financièrement croise le regard d’un jeune artiste désoeuvré, désargenté. L’impression de glisser dans une autre dimension. Comme s’il s’agissait d’une fable.

D’illusion en illusion, de chimère en chimère, la femme va se construire un univers de rêve. Elle va miser sur une relation de remplacement, aussi fusionnelle que celle qu’elle avait avec son fils, le désir sexuel en plus.

La descente aux enfers

Peu importe, à ses yeux, que ce sentiment soit partagé : elle finira bien, à force de cadeaux, de don de soi, de patience et, il faut bien le dire, de manipulation, à se rendre indispensable. À faire en sorte que l’autre lui appartienne, qu’il se laisse aimer enfin.

Le sauver. Et par le fait même, être sauvée. C’est sa ligne, la seule qu’elle connaisse. Ne pas en déroger, quoiqu’il advienne. S’accrocher à tout prix. Pathétique.

Tout va se précipiter. Et ce qu’on pressentait va finir par arriver. On l’aura bien vue, cette femme, s’enfoncer dans son entêtement, son aveuglement, encore une fois. Et foncer droit dans le mur. Pas de baume pour sa détresse. Pas de porte de sortie.

Implacable, le regard de la romancière, sur cette femme. Une façon de démonter la mécanique de ses agissements, de décortiquer ses comportements, comme s’il s’agissait d’une souris affolée prise au piège.

Résultat : pas vraiment d’apitoiement possible, au final, pour nous. C’est de l’extérieur, avec une certaine froideur, qu’on observe le fiasco annoncé se mettre en place. Comme dans un laboratoire.

Ce qui fait contraste cependant, ce qui illumine ce récit de l’intérieur, c’est la plume délicate de l’auteure. Tant de finesse dans l’écriture, comme pour contrer tant de dureté.

Éloi l’avait sauvée. Lui avait redonné vie dès son premier cri et l’avait investie d’une mission transcendant tout le reste: elle serait dorénavant une Mère, la meilleure des mères.

Éloi et la mer

Karine Geoffrion, Sémaphore, Montréal, 2015, 104 pages