Un portrait incomplet, selon le milieu du livre

L’équipe de l’INRS a pris quatre ans pour boucler son rapport.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir L’équipe de l’INRS a pris quatre ans pour boucler son rapport.

On ferait un grand livre, finalement, de tout ce qu’on ne sait pas sur le milieu du livre actuel. Un milieu qui a besoin d’encore plus d’informations pour répondre aux défis du XXIe siècle. Voilà ce qui ressort des réactions au diagnostic de la loi 51 sur le livre, diffusé lundi par l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).

Commandée en 2012, l’Évaluation de la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre et étude d’impact du marché du livre numérique a été dirigée par le spécialiste des industries culturelles Christian Poirier. Réalisée au coût de 100 000 $, l’étude constate l’évolution de la chaîne du livre de 1980 à 2013 et analyse les impacts du marché du livre numérique afin de voir ses effets.

L’Association des distributeurs exclusifs de langue française et l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) saluent la démonstration des conséquences positives de la loi sur le livre. Le directeur général de l’ANEL, Richard Prieur, remarque toutefois que les chercheurs dénotent à plus d’une reprise la pauvreté des données sur l’industrie, ici comme à l’international. « Ça témoigne du fait qu’on est des cordonniers mal chaussés — je parle de l’industrie du livre, mais aussi du ministère de la Culture, qui commande des études pour se faire dire poliment qu’il manque des données. »

Katherine Fafard, directrice générale de l’Association des libraires du Québec (ALQ), est heureuse que l’étude en appelle à une recherche approfondie sur le marché des librairies. « Nous savons que l’industrie du livre aurait avantage à détenir des statistiques et des données plus nombreuses et plus évoluées, afin de mieux s’analyser, surtout en cette période de mutation », a-t-elle précisé.

Le diagnostic de l’INRS était attendu depuis longtemps. Il semble d’ailleurs étrange à plusieurs qu’il sorte quelques semaines seulement avant une autre analyse de la loi 51, commandée à Denis Vaugeois, dont la remise est prévue le 30 janvier 2016. Ce rapport-là ne sera pas rendu public, « à la demande du ministère », a indiqué M. Vaugeois. Son mandat est de faire une « réflexion sur la mise à jour de la loi » dont il est le père.

La partie qualitative du rapport de l’INRS a laissé quelques lecteurs perplexes. « L’addition des “ un écrivain pense que…”, “ deux éditeurs proposent que…” ; “ un diffuseur avance que…” fait que ça finit par ressembler à un immense vox pop. Comment veux-tu dégager des tendances de ce mélange de voeux pieux, d’opinions très individuelles ou majoritaires ? », demande M. Prieur. « Je trouve déplorable qu’on annonce déjà que le rapport de Denis Vaugeois ne sera pas rendu public, renchérit-il. Tout le monde autour de la planète se questionne sur la manière d’aller au numérique ou sur le prix unique du livre. Pourquoi faire des études et des rapports qui ne seront pas rendus publics ? Il faut pouvoir en discuter. » N’est-ce pas, sinon, se condamner à faire des études qui constatent que les données manquent ?

 

Trop tard ?

« La grande faiblesse de l’étude de l’INRS, et ça ne tient pas aux chercheurs, c’est qu’elle a dormi quelque part pendant des mois, dit le directeur de l’ANEL. En numérique, l’obsolescence survient à la vitesse de l’éclair. Toute la réflexion de ce côté, qui était juste il y a trois ans, n’est déjà plus à jour. C’est désuet. Les questions actuelles sont plutôt du côté de la rémunération des auteurs dans le numérique ou du rôle d’un acteur statique comme un libraire face à une transaction à durée étendue telle le streaming. Et je ne pense pas que Denis Vaugeois va arriver à répondre à ça non plus. »

Les auteurs, représentés par l’Union des écrivaines et écrivains québécois (UNEQ), sont tout à fait d’accord avec le bien-fondé de la loi 51, mais ils trouvent l’absence des écrivains inacceptable. « Les écrivains sont des agents économiques fondamentaux de ce marché, précise la présidente Danièle Simpson. Sans écrivains, pas de livres. Nous remarquons un déséquilibre entre la création et l’industrie. On le voit dans les structures mêmes : le CALQ s’occupe des artistes, et la SODEC, de l’industrie, alors qu’il y a des liens et des dépendances directs entre les deux. Il faut arrêter de voir l’écrivain dans son monde artistique à part. »

L’UNEQ entend donc proposer que des aspects de la loi sur le statut professionnel des artistes soient intégrés pour l’avenir à la loi sur le livre. Et ce, afin d’éviter les situations où les auteurs risquent d’être lésés, comme ce fut le cas lors de la faillite des Éditions de la courte échelle.

Comment veux-tu dégager des tendances de ce mélange de voeux pieux, d'opinons très individuelles ou majoritaires?