Le père de «Croc» n’est plus

Le magazine satirique «Croc»
Photo: Source Wikipedia Le magazine satirique «Croc»

Il n’aurait certainement pas détesté que l’on en rie un peu, même si tout ça n’est finalement pas très « drôle, calvaire… » Le bédéiste et cofondateur du magazine Croc, Jacques Hurtubise, est parti sans crier gare dans la nuit de vendredi à samedi, emporté par une crise cardiaque foudroyante. Il avait 65 ans.

« Jacques Hurtubise, c’est une — sinon la — personne qui a le plus marqué la bande dessinée au Québec », a indiqué dimanche au Devoir l’historien du 9e art Michel Viau qui, en 2013, a publié Les années Croc (Québec Amérique), avec le bédéphile Jean-Dominique Leduc, une rétrospective des grandes années du magazine humoristique piloté par Hurtubise.

« Durant la première partie des années 70, il en a été un des plus ardents promoteurs. Ses efforts visaient à sortir la bande dessinée québécoise de l’amateurisme et à poser les bases d’une véritable industrie de la bédé au Québec. Il voulait que les auteurs deviennent des professionnels et qu’ils puissent vivre de leur art. L’émergence de talents comme ceux de Godbout, Eid, Garnotte, Bado, Gaboury… dans les pages de Croc, puis du magazine Titanic [qu’il a fondé par la suite], témoigne de son succès. »

« Sans le grand Jacques, il n’y aurait pas eu de Capitaine Kébec […], pas d’aventures de Michel Risque, pas de Red Ketchup… Bref, je n’aurais pas fait carrière en bédé, a souligné samedi sur sa page Facebook le bédéiste Pierre Fournier, géniteur de ses trois personnages, en solo ou avec la contribution de Réal Godbout. Et je ne suis pas le seul à pouvoir dire ça. »

Un passionné éclairé

Né à Ottawa en 1950, Jacques Hurtubise, qui a déménagé par la suite avec sa famille à Rimouski, fait ses premiers pas dans l’univers de la bande dessinée en 1971 alors qu’il étudie en génie électrique à l’Université de Montréal. C’est là qu’il met au monde sa première revue, L’Hydrocéphale illustré avec ses amis Gilles Desjardins et Françoise Barette. Il y signera d’ailleurs sa première série intitulée Crézy Rider, sous le pseudonyme de Zyx qui lui collera définitivement à la peau.

Dans les années 70 et 80, Hurtubise marque toute une génération de lecteurs avec son personnage de Sombre vilain qui prend forme dans les pages du quotidien Le Jour avant de poursuivre sa carrière bédéesque et grotesque dans les pages du magazine Croc qu’il cofonde avec la complicité d’Hélène Fleury et de Roch Côté. Cette institution mensuelle, avec son slogan qui fait désormais école — « C’est pas parce qu’on rit que c’est drôle » — va contribuer à former entre 1979 et 1995 les plumes qui nourrissent actuellement une bonne part de l’industrie de l’humour au Québec, et ce, en faisant une large place à la bande dessinée d’obédience volontairement crétine.

La contribution exemplaire de Jacques Hurtubise, « un grand organisateur du milieu » du 9e art au Québec, selon Sylvain Lemay, professeur de bande dessinée à l’Université du Québec en Outaouais, en fait un des rares Québécois à avoir fait son entrée dans le Dictionnaire mondial de la bande dessinée (Larousse) où il y trône à côté d’un autre illustre personnage, Albert Chartier.

Un homme au grand coeur

« Les aventures de Sombre vilain mériteraient une Intégrale, résume l’enseignant encore sous le choc d’un départ soudain. J’ai encore dans mon bureau des planches qu’il m’avait prêtées. Elles sont magnifiques. Je devais prendre contact avec lui pour les lui rendre. J’attendais la fin de l’année scolaire. Il ne faut jamais trop attendre. »

Sombre vilain… c’est probablement ce que se disent les habitants de Drummondville en se souvenant de lui, l’artisan de leur malheur : Hurtubise et ses acolytes ayant savamment dénigré la métropole du Centre-du-Québec, dans les pages de Croc, prétendant qu’il ne s’y passait jamais rien. Les autres devraient toutefois s’en souvenir comme « quelqu’un qui croyait en la bande dessinée au Québec, au point d’y consacrer une grande partie de sa vie, estime Michel Viau. Il voulait l’aider à prendre la place qui lui revient de droit sur son propre territoire ».

Jacques Hurtubise aimait rire, mais il avait également un grand coeur : depuis 2012, l’homme, qui s’était éloigné du monde des histoires illustrées pour frayer un peu plus avec celui des contenus numériques et des relations publiques était responsable de la mobilisation et du développement chez Oxfam-Québec. L’organisme caritatif s’est d’ailleurs dit en deuil de son directeur principal, en apprenant la triste nouvelle.

3 commentaires
    • Marc Leclair - Inscrit 15 décembre 2015 18 h 32

      Génial! merci!

  • Christian Gagnon - Abonné 15 décembre 2015 10 h 12

    Jacques Hurtubise et moi

    Au moment de la fondation du magazine Croc en 1979, j'étais étudiant au cégep Édouard-Montpetit. Un ami (aujourd'hui journaliste) et moi avons entrepris d'aller interviewer Jacques Hurtubise pour le journal étudiant Le Motdit. Mais les post-ados encore brouillons et insouciants que nous sommes pourront-ils convaincre "Monsieur Hurtubise" de nous consacrer un peu de son précieux temps? Coup de fil à la rédaction: c'est Hurtubise lui-même qui décroche d'une simple "Allo?" Bredouillage nerveux et maladroit de notre demande: il accepte tout de suite!

    Le jour convenu, nous franchissons avec un trac fou la porte des bureaux de Croc. La réceptionniste (que je reverrai plus tard dans les romans-photos du magazine) est morte de rire. Nous, on a manqué le début de la farce. Mais voilà qui décontracte l'atmosphère. Elle nous reconduit au bureau de notre hôte qui rit lui aussi à gorge déployée. Dommage que nous ne soyons pas arrivés une minute plus tôt pour rire nous aussi. J'installe mon magnétophone à cassette et j'appuie sur "record". Je ne sais même pas quoi lui demander mais Jacques Hurtubise démarre en trombe. Il nous raconte toutes ses aventures bédéistiques antérieures à partir de "L'hydrocéphale illustré" et parle pendant une bonne vingtaine de minutes. Le récit est passionnant et entrecoupé d'esclaffements irrépressibles. Un constat principal: Jacques Hurtubise est drôle. Très drôle.

    "Une chance que le magnétophone tourne", me dis-je, "parce que je n'aurais jamais pu retenir tout ça." Puis, nous quittons les lieux avec beaucoup plus de matériel qu'anticipé, notre hôte nous invitant à lui faire parvenir une copie de notre article estudiantin une fois publié. J'ai alors vraiment le sentiment d'avoir fait une rencontre privilégiée. Une fois rentrés au cégep, nous tentons de réécouter la bande mais n'y trouvons rien. "Merde, le magnéto n'a pas marché!", concluons-nous, dépités. J'ai finalement écrit mon article de mémoire. Il a sûrement été plus court que si j'avais