Parfum et poésie

Yara El-Ghadban signe un roman organique, sensuel et gourmand.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Yara El-Ghadban signe un roman organique, sensuel et gourmand.

En 1998, tout juste enceinte d’un autre homme qu’elle n’aimait plus, alors qu’elle séjournait comme journaliste à Ramallah, Leila avait fait la rencontre d’un médecin québécois. Amoureux, ils se verront en secret durant une dizaine d’années, entre Montréal, la Palestine et un lac isolé des Laurentides. Avant qu’en 2009, l’armée israélienne ne bombarde Gaza, fauchant au passage la vie de plusieurs civils, y compris des médecins occidentaux.

Installée à Londres, dans un quartier formé d’exilés et d’apatrides qui tentent de se recomposer une vie entre les souvenirs, les odeurs et les drames, Leila se mettra à imaginer d’autres vies que la sienne. « J’ai toujours cru qu’il n’y avait pas plus audacieux que la vérité, mais depuis quelque temps, les rêves me semblent plus vrais, les vies imaginaires plus honnêtes, les odeurs éphémères plus fidèles. »

S’adressant au fantôme de son amoureux mort, comme « pour tromper le malheur » et dompter le chaos de sa propre histoire, cette documentariste à qui le réel ne suffit plus va donner vie sur le papier à Nour. Une sorte de double d’elle-même, une Palestinienne arrivée à Londres à l’âge de 18 ans.

Dans la fiction qu’elle écrit dans la marge de sa propre vie, Nour y sera vue à travers le regard amoureux de Bennett, un médecin anglais qui travaille régulièrement en Palestine. Il habite le même immeuble, dont il est aussi le concierge. Recluse dans son appartement depuis la mort accidentelle de son fils — qui porte le même nom que le fils de Leila —, Nour dépérit peu à peu. Bennett tentera tant bien que mal de son côté de la ramener à la vie au moyen de la cuisine et des parfums du Moyen-Orient.

Les histoires de Nour ou de Leila, leurs fantasmes et leurs rêves sont teintés par les drames humains, les vies brisées et les échos de la condition des femmes en Palestine. « Les belles filles se marient jeunes en priant pour que leurs époux les sauvent de la misère, les filles intelligentes étudient en espérant qu’avec leur diplôme elles franchiront les frontières et bâtiront un avenir ailleurs, les vieilles filles s’occupent de leurs parents et d’hommes malades de leur impuissance face aux barrières, tout en rêvant la nuit d’une autre vie. »

 

Café et épices

Organique, sensuel et gourmand, ce second roman de Yara El-Ghadban, Montréalaise d’origine palestinienne née en 1976, nous promène entre Ramallah, Montréal et Londres, collant au plus près de « l’existence flottante » d’une femme qui se rêve libre. L’ombre de l’olivier (Mémoire d’encrier, 2011), son premier roman, explorait déjà les fissures de l’exil palestinien — vécues et observées cette fois à travers le regard d’une fillette de dix ans.

À côté de la tâche d’invention qu’elle s’est assignée, Leila — tout comme le sont Nour et Bennett — est attentive aux petits rituels du quotidien : la préparation du café, le choix des herbes et des épices. Autant de gestes qui lui servent d’ancrage contre l’oubli, l’exil, les deuils nombreux, l’absence et les ravages innombrables du temps.

Roman à la structure un peu confuse, qui paraît inutilement complexe, Le parfum de Nour, malgré d’évidentes qualités d’âme et d’écriture, souffre par malheur d’une sorte de trop-plein qui en atténue la force de frappe. Trop de lieux, de personnages, des niveaux de fiction indifférenciés.

Nous restent la tonalité pleine de langueur et de générosité qu’a choisie Yara El-Ghadban, son amour contagieux pour la poésie de Mahmoud Darwich. Et puis des odeurs en abondance. « La seule chose qui compte, c’est le parfum. »

Personne ne sort indemne de l’exil. Les naufragés qui avaient espéré consolider l’archipel se rendent vite compte que les îles dérivent, et leurs pirogues manquent de rames. Et ceux qui avaient imaginé le pays comme un tissu déchiré dont il suffirait de recoudre les haillons découvrent après coup que l’aiguille était brisée, et le fil qu’ils croyaient partager n’était ni de la même couleur ni de la même épaisseur. Les obstinés fixent les points de suture grossiers et disent : Tant pis ! Tournons la page. Faisons un enfant et appelons-le Shams. Son corps lisse effacera les cicatrices. Sa caresse mettra un baume sur la peau écorchée. Son gazouillis comblera les trous là où la parole a manqué de mots. De ses orteils pousseront de nouvelles racines, et du bout de ses doigts pendront des oranges et des olives.

Le parfum de Nour

Yara El-Ghadban, Mémoire d’encrier, Montréal, 2015, 240 pages