Nicolas Barral à la rescousse de Nestor Burma

Portrait de Nestor Burma, revu façon Nicolas Barral
Photo: Casterman Portrait de Nestor Burma, revu façon Nicolas Barral

Enquêtons. Vraie veine de pendu, ça répond après deux coups. Nicolas Barral, c’est bien vous qui reprenez la série des Nestor Burma ? « Intéressante question », répond l’individu, presque trop affable. Je subodore une entourloupe. Ce n’est pas une réponse. J’attaque. Dites donc, monsieur le bédéiste, monsieur le repreneur, c’est pas un peu tomber dans son propre guêpier, pas un peu suicidaire, cette histoire de suicide d’étudiant en médecine dans le Quartier latin des années 1950, ce Micmac moche au Boul’Mich créé « d’après le roman de Léo Malet et d’après l’univers graphique de Tardi » ? « Je trouve ça assez reposant », lâche l’intéressé, laconique. On veut faire le malin. Mais on ne me la fait pas : à l’instar du commissaire Florimond Faroux, habitué aux mensonges de Nestor Burma, je me méfie.

Nestor Burma. Nicolas Barral. Je note : les mêmes initiales. Simple coïncidence ? Voire ! Et si c’était le signe d’une rencontre qui allait fatalement avoir lieu ? S’il y avait préméditation ? Et si toute une vie de dessinateur de bandes dessinées avait mené le Parisien à reprendre à son tour la fameuse série de polars noirs de Léo Malet, mettant en vedette le non moins fameux détective privé ? Après le succès de son coup d’essai, adaptation de Boulevard… ossements (Casterman), Barral récidive. Ça doit lui plaire. Les sous et le boulot. « D’abord, quand on vous propose de prendre la succession de quelqu’un d’aussi génial que Jacques Tardi, ça ne se refuse pas ! Et puis effectivement, il y a à mon tableau de chasse un certain nombre d’albums qui sont déclinés d’un univers préexistant. »

Culture commune

Comme on dit à la PJ, il est fiché, le Barral. Cinq volumes de Baker Street (Delcourt, 2004), parodie des Sherlock Holmes de Conan Doyle, scénarios de Pierre Veys. Trois volumes des Aventures de Philip et Francis (Dargaud), parodie des Blake et Mortimer de Jacobs, textes du même Veys. Pas gêné, ce type. « C’est instructif, marcher dans les pas d’un autre, on en ressort enrichi. Encore faut-il se démarquer. Ce ne sont pas des contraintes pour moi, plutôt des points d’appui. J’ai eu de l’éditeur, mais aussi de Tardi, une forme de blanc-seing. Il s’agissait d’offrir ma vision de Nestor Burma, et c’est forcément imprégné de tout ce que j’ai fait avant. »

Examinons l’album. Qui existe en deux versions. D’abord le journal grand format, feuilleton en trois numéros, grandes planches en noir et blanc. Et puis l’album standard, avec la mise en couleurs par Barral et Philippe de La Fuente. C’est bien, on peut comparer. Ça fait plus Tardi en noir et blanc, un peu Blake et Mortimer en couleurs. La manière Barral est entre les deux. Le trait plus mince pour les personnages, la gestuelle plus mouvementée. Mais on reconnaît les tronches à la Tardi pour les figurants, dont Tardi lui-même dans une jolie case, attablé à un café, regardant Burma. Références à tous les détours. Le chansonnier Jean-Roger Caussimon en patron de cabaret. Des passants autrefois croqués par Doisneau, Cartier-Bresson. « Ce sont des marqueurs d’époque, des clins d’oeil. En toute complicité avec une partie des lecteurs. Pourquoi s’en priver ? J’ai envoyé Burma voir Les tricheurs, de Marcel Carné, au cinéma Champollion — Le Champo, rue des Écoles. Malet avait inventé un film, des vedettes. J’ai pris cette liberté. Par pur plaisir de la connivence, de la culture commune. »

Burma pas comme les autres, Micmac moche se déroule en hiver. C’est beau, Paris sous la neige toute neuve. Ça change des pavés luisants de Tardi. Exprès. « L’histoire est assez dure, ce manteau de neige apaise un peu l’ambiance, confère au décor quelque chose d’irréel. La saison devient un personnage, que je mets en scène. » C’est le bonheur des contraintes, comprends-je : ça oblige à trouver des solutions. On se donne des difficultés, des paramètres à respecter, et puis on s’en émancipe. C’est ce qu’on se dit en entrant au Quai des Orfèvres : faut s’évader. « Je pense beaucoup à Corrida aux Champs-Élysées(10-18) pour le prochain Burma : le roman se passe l’été, en pleine canicule. Je trouve ça marrant de me demander comment je vais m’en sortir, comment je vais dessiner la chaleur, la transpiration, la moiteur. Et la soif ! » Promis, Nestor Burma ne boira pas de limonade. L’adaptation a ses limites.

Micmac moche au Boul’Mich

D’après le roman de Léo Malet et l’univers graphique de Tardi Adaptation et dessin de Nicolas Barral, Casterman, Bruxelles, 2015, 94 pages

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