J’aimais l’hiver

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Quelle est l’émotion par excellence de Noël ? La joie, dites-vous ? Bravo, votre coeur d’enfant est intact, mais non, ce n’est pas la réponse que l’on cherche. Le magasinage frénétique, ironisez-vous ? Faites soigner au plus vite ce cynisme qui vous ronge l’âme ! Dernière chance. La nostalgie ? Oui, la nostalgie, c’est ça ! Pas convaincu ? Laissez Michel Garneau vous raconter son temps des Fêtes 1958. L’hiver, hier, que ça s’appelle.

Le jeune homme a 18 ans et accompagne sa fiancée de 16 ans pour la première fois dans sa famille, pour une dizaine de jours. Le village porte l’improbable nom de Saint-Quelquechose-des-Hauteurs, apprend-on dès la première page, et tout l’esprit de ce petit livre se trouve contenu dans ce nom à coucher dehors, qui tient en quelque sorte de l’art poétique. Le mythique et l’insignifiant, le surréel et le prosaïque, le légendaire et le quotidien, le « Quelquechose » et ses « Hauteurs » ne sont ici séparés que par des traits d’union. La poésie, c’est la porte à côté du banal.

Il neige presque sans arrêt et cette grosse famille de dix-huit enfants tire la pipe à ce p’tit nouveau de Michel, objet de curiosité parce que Montréalais et parce qu’il lit les nouvelles à la télévision. On tentera chaque soir de lui faire plier les genoux en l’abreuvant de petits verres de ponce. C’est l’époque des vraies tempêtes et des personnages plus grands que nature, qui fascinent Garneau.

Il y a Mémère, mariée à 14 ans et qui, dans la « pantry », agite sous le nez de Michel, comme un avertissement, la « vieille jaquette pas tout à fait blanche », ornée d’une fente, par laquelle ont été conçus tous ses enfants. Il y a Pépère, parfaitement sourd, qui glisse parfois dans son oreille quelque chose comme « le premier appareil auditif jamais fabriqué ». Il y a l’oncle Elphège, « le couque fif », qui mange des volées sur les chantiers où il travaille lorsqu’il offre du plaisir aux ouvriers esseulés, confie-t-il dans une des scènes les plus crûment poignantes de ce « conte vécu ».

Être splendeurs

« [J]e m’émerveille, ces gens-là, oui, m’émerveillent et parfois m’horrifient mais m’horrifient merveilleusement, ils sont fabuleux, parfois dans la bêtise, parfois dans de très beaux savoirs, […] et je les trouve magnifiques surtout dans la langue qu’ils ont pour se dire et se parler », écrit Michel Garneau près de 60 ans plus tard.

Lorsqu’il est poète, Garneau est toujours un peu conteur. En conteur, il est ici beaucoup poète et capte au vol chacune des pépites de joual que font virevolter dans les airs les mononcles de sa fiancée, n’en revient pas des surnoms pas possibles dont on s’affuble (« Gros-Gars »), s’émeut des secrets et des sous-entendus dont est tissée chaque conversation. Cette famille dont il fait la connaissance, c’est en concentré tout un Québec de tragédies grecques, de salvatrice chaleur et de dévote pudibonderie héritée. Il en garde les splendeurs d’expressions bellement abracadabrantes qu’arrivaient à tailler ces gens dans la misère d’un vocabulaire aussi approximatif que lumineux.

Nostalgie des tartes qui cuisent, nostalgie des tours d’autoneige Bombardier et nostalgie des douces confusions de l’amour naissant. Elles ont toutes ici la même odeur, celle de la découverte d’un monde ordinaire et magique, que rencontre Michel Garneau là où il le soupçonnait le moins.

La neige était reine de tout, on n’essayait même pas de l’enlever, tu passais la gratte et vingt minutes plus tard, la neige était revenue régner, alors, on s’arrêtait au village d’avant, moins haut, on laissait les autos là, et on embarquait dans la grosse autoneige bleue, dans le gros Bombardier avec ses hublots qui lui donnaient l’air d’un Nautilus allant dans l’hiver

L’hiver, hier

Michel Garneau, L’Oie de Cravan, Montréal, 2015, 84 pages

1 commentaire
  • Jacques Desmarais - Abonné 5 décembre 2015 11 h 27

    Michel Garneau : un Maître en écriture

    L'hiver, hier, le premier récit en prose de Michel Garneau. Un grand plaisir de lecture. (J'envie Garneau d'avoir embarqué avec une bande de fous dans le Snowmobile B-12 de Bombardier. Chez nous, à l'hiver, le boulanger Lussier passait le pain à travers champ avec ce char d'assaut des neiges. Ça m'impressionnait grandement!). C'est plein de jeunesse, d'humanité, d'amour et de poésie, de reconnaissance au fin fond de ce pays parfois si étrange. Nous autres en pleine face. Comme toujours, des oreilles alertes, un Maître en écriture. Micheline Lanctôt (Les Guerriers) devrait nous tricoter un beau petit film à partir de ce conte vécu vivifiant.