Mal des transports

Le temps d’un trajet agité entre Montréal et Québec en autobus, un vieil homme d’origine ukrainienne se remémore des pans de sa vie mouvementée. S’adressant en pensée à son fils, un militaire qui doit partir le même jour pour une mission en Afghanistan — prétexte de ce voyage improvisé —, Vasyl Dranenko partage un peu de sa sagesse : « Les déplacements sont à la base du malheur. »

Et tandis que le paysage et les souvenirs défilent, un arbre planté au milieu d’un champ en bordure de l’autoroute 20 lui rappelle, avec un pincement au coeur, « le frêne derrière la maison de Stara Bouda ».

Poète et romancière hantée, à l’évidence, par le thème de la transmission de la mémoire, Judy Quinn replonge dans le passé du XXe siècle avec Les mains noires, après Hunter s’est laissé couler (VLB éditeur, 2012), où une narratrice essaie de reconstituer la vie en lambeaux de son grand-père. Un passé sombre, qui prend racine cette fois dans la terre noire et fertile de l’Ukraine.

Côté slave

Le deuxième roman de Judy Quinn déroule de manière étourdissante une séquence d’allers-retours entre hier et aujourd’hui, entre le Québec et l’Ukraine, « pays sans nom bouffé par le puissant empire soviétique ». Y passent des observations urbaines et des réflexions sur la vie, son gros béguin pour sa cousine Selena, son obsession pour le souvenir de son grand-père et de la vie sous le régime bolchevique, le fantôme de l’oncle Marko, l’incendie d’une bibliothèque ou des anecdotes de sa vie au Québec.

Entre le monologue et la bousculade de souvenirs liés à la vie d’avant — et d’avant même la naissance du narrateur —, le roman fait entendre plusieurs voix narratives indistinctes : tous les personnages qui traversent Les mains noires semblent s’exprimer sur la même tonalité.

C’est l’un des malaises que l’on éprouve à la lecture du roman. L’autre, lui, tient à la référence culturelle slave qui ne semble pas maîtrisée. Des rangées de bancs dans une église orthodoxe slave ? Des chants liturgiques en latin accompagnés à l’orgue ? À Kiev, au début du XXe siècle ? Le doigt du lecteur transperce ici le toc ukrainien dont Judy Quinn a enveloppé son roman.

Reste un personnage solitaire et bourru, qui semble ballotté comme le lecteur par les vagues de sa mémoire torrentielle. Roman ambitieux ponctué d’éclairs poétiques, Les mains noires souffre d’un fouillis narratif qui multiplie un peu à vide les histoires parallèles. Un peu terne.

Je me suis enfui comme une bête traquée. Qu’est-ce que j’avais fait de mal ? L’Ukraine est le pays le plus malheureux qui soit. Là-bas, il ne suffit pas d’être innocent pour être disculpé. À dix-huit ans je le savais déjà. Tous les Ukrainiens le savent dès leur naissance. La chute du régime socialiste soviétique une trentaine d’années plus tard n’y changerait rien. On trouvera toujours un coupable relativement à l’incendie d’une bibliothèque, même allumé par accident. Et ce coupable sera toujours un pauvre diable sans relations.

Les mains noires

Judy Quinn, Leméac, Montréal, 2015, 224 pages