L’esprit mordant et combatif d’Aragon revit

Tout le XXe siècle est là, avec ce brillant Aragon.
Photo: International Portrait Gallery Tout le XXe siècle est là, avec ce brillant Aragon.

Il y a eu plusieurs biographies d’Aragon, romancier prolifique et poète, chanté par Léo Ferré et par Jean Ferrat. On sait tout de son héritage, son parcours de militant communiste, sa vie entière. Mais c’est une date, cette entrée dans la collection des Biographies NRF de Gallimard, qui plus est sous l’intelligence de Philippe Forest. L’universitaire écrivain, auteur d’une oeuvre autofictive remarquable, est aussi l’éditeur d’Aragon dans La Pléiade, qui l’inspire depuis toujours.

Aragon, le portrait est vivant, croisant deux plumes. Avec son expertise hors pair et sa légèreté délicieuse, Forest expose l’oeuvre — cent dix mille pièces à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine —, le couple célèbre Aragon et Triolet, les gestes d’un médecin militaire durant la Première Guerre mondiale, puis la résistance aux nazis. Enfin, son aveuglement militant au Parti communiste français (PCF), dévoué à Staline, est détaillé, comme sa légende.

La primauté du réel

Ces huit cents pages allègres relèvent de la bravoure, étant essai, récit et commentaire argumenté. Rien d’une biographie anglo-saxonne, vétilleuse et copie. Non, ici Forest se moque librement, plonge avec délices dans le siècle, critique et compare cet univers, devenu intime, au savoir sur un siècle qui recule, mais qui revient grâce auxlectures du « mentir-vrai », invention d’Aragon. Ce fabulateur naturel, voué dès sa naissance aux mensonges identitaires, jusqu’à son nom, fabulait le temps en artiste.

Tout le XXe siècle est là, avec ce brillant Aragon, homme de lettres précoce et génialement doué, qui fut un chantre de la révolution, un coeur agité, un feu roulant d’action et un témoin, dont l’oeuvre voulait entraîner les ouvriers vers le combat de leur libération. Les thèses se multiplient sur lui aujourd’hui. La guerre, le surréalisme, l’existentialisme communiste, le faux trio Camus-Sartre-Aragon, Forest les raconte non sans détachement, avec humour, compassion, émotion toujours, faisant appel au « je » du commentateur éclairé.

Étonnante biographie, fresque tonnante, fourmillante, ouverte. L’ouvrage se lit comme un roman, dans notre angoisse actuelle du monde en conflit violent. Aragon surprend encore, tribun et fer de lance, et cet essai offre de repenser notre monde, la vie vécue, la renommée, la politique, les combats idéologiques, la littérature qui sert des valeurs et des convictions. Ses grands romans dépassent les dogmes et les erreurs de jugement concernant l’URSS. De Courbet à Céline, en passant par Gorki et tous les autres, la foi dans la révolution nécessaire gouverne le plaidoyer, si bien que la peinture politique fait pâlir tous les écrits prudes et soi-disant neutres, qui ne disent finalement rien.

Au feu de la politique

Aragon a été méconnu au sein du PCF, où il a subi des humiliations quant à son talent et à ses objectifs. Néanmoins, il participait fidèlement aux instances supérieures d’un Bureau politique qui utilisait sa voix, son art du discours exceptionnel et son intelligence, sa détermination patriotique et antifasciste. Si sa réception souffre d’équivoques, cette biographie jalonne le désir de rendre justice à l’Aragon qui se détache des mythes par de vrais combats.

On ne relit l’histoire que par notre sens du présent. « Cela suppose de reconstituer intellectuellement l’environnement idéologique, la configuration partisane, le contexte esthétique qui déterminèrent ce scandale [le culte de Staline]. Et une telle entreprise nécessite de remonter avant l’événement lui-même pour montrer de quelle somme complexe de causes il est l’effet auquel contribuent pareillement peinture et politique », écrit Forest.

Comme l’a montré Kundera, dans le brouillard du présent, les hommes agissent et dirigent, souvent mal, notre monde. Aragon se battait avec force mots braqués sur des faits, des personnes, des épreuves collectives. « Je pense donc j’étais, mais que demain je meure ne prouvera rien pour aujourd’hui », livrait encore le vieux poète souverain. Ce livre tombe à point, tant l’histoire revient, avec ses masques grossiers par-dessus ses grimaces sauvages, ses cris et ses deuils.

J’appartiens à une catégorie d’hommes qui ont tant et si bien regardé toute leur vie la lumière que parfois ils sont devenus aveugles de l’aimer…

Aragon

Philippe Forest, Gallimard, Paris, 2015, 891 pages