Résistance au féminin

Dans tous les genres recensés en 2014, la fiction et la non-fiction dament le pion à la poésie, à la littérature jeunesse.
Photo: Yuri Arcurs Getty Images Dans tous les genres recensés en 2014, la fiction et la non-fiction dament le pion à la poésie, à la littérature jeunesse.

Si l’on se fie au décompte que l’association Femmes canadiennes dans les arts littéraires (FCAL) publie annuellement depuis quatre ans, il existerait un écart entre les critiques de livres écrits par des femmes et les critiques de livres écrits par des hommes. Serait-ce à dire que les critiques accordent plus de valeur à la littérature masculine ? Le milieu littéraire ferait-il montre d’hétérosexisme ? Une tendance lourde qui irait en diminuant graduellement.

« Nous aimons appeler ça l’effet FCAL », avance la directrice du Décompte, Judith Scholes, dans le communiqué de presse. « Durant les quatre années depuis le début du décompte, nous avons vu partout au pays une hausse constante du nombre de recensions écrites par des femmes. Le Décompte de cette année montre une augmentation de 25 % en comparaison avec les chiffres épouvantables de 2011, une hausse qui place les femmes presque sur un pied d’égalité avec leurs pairs masculins. »

Bien que les hommes et les femmes aient publié sensiblement le même nombre de critiques en 2014, les hommes recensent des livres écrits par des hommes deux fois et demie de plus que des livres écrits par des femmes. Ainsi, pour la totalité des critiques, 47 % ont été faites par des femmes ; or, du côté des critiques faites par des hommes, 65 % ont été consacrées à des livres d’auteurs de sexe masculin.

Si l’on compare certaines publications anglophones aux publications francophones, on observe un important décalage entre celles-ci. Par exemple, dans la revue Canadian Literature (215 recensions) et le quotidien Toronto Star (878 recensions), 65 % des recensions ont été écrites par des femmes contre 25 % dans Nuit blanche (165 recensions) et 33 % dans Le Devoir (877 recensions). Un écart semblable se remarque entre les revues Quill Quire (63 % des 424 recensions) et Lettres québécoises (36 % des 200 recensions). La palme de la (quasi) parité revient au Vancouver Sun, dont 54 % des 244 recensions ont été rédigées par des femmes.

Genres négligés

Dans tous les genres recensés en 2014, la fiction (42 %) et la non-fiction (40 %) dament le pion à la poésie (10 %), à la littérature jeunesse (5 %), à la littérature pour jeunes adultes (3 %), au théâtre (1 %) et aux genres mixtes (moins de 1 %). Encore une fois, l’écriture au masculin est privilégiée puisqu’en non-fiction, 61 % des recensions concernent les livres d’hommes.

Alors que les revues Canadian Literature et Quill Quire ainsi que le quotidien National Post consacrent une large part à la couverture de la non-fiction des femmes, le FCAL rappelle que certaines publications ne lui accordent qu’un quart de son espace : Nuit blanche (10 % pour 82 livres), Winnipeg Free Press (24 % pour 280 livres), The Chronicle Herald (24 % pour 106) et Literary Review of Canada (28 % pour 116 livres).

Lentement, mais sûrement

Dans son essai À quoi résiste-t-on quand on résiste au féminin ?, publié sur le site du FCAL, Isabelle Boisclair écrit : « […] si c’est l’image du plafond de verre qui s’impose à nous pour illustrer l’impossibilité d’accéder à une certaine hiérarchie dans la sphère économique, celle qui s’impose à notre esprit ici est celle du tapis roulant… Les femmes marchent, oui, tant qu’elles peuvent, et elles écrivent, tant qu’elles peuvent, mais voilà, le dispositif qu’on a glissé sous leurs pieds les astreint à faire du surplace. »

Si depuis 2011 le taux de critiques de livres de femmes a grimpé de 25 % grâce à la publication du Décompte, l’existence d’une critique littéraire équitable entre hommes et femmes (et entre genres littéraires) ne serait donc pas utopique, d’où la nécessité de poursuivre l’exercice dans les années à venir. Marchons, marchons…