Tous les fascismes se ressemblent

L’écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir L’écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud
Depuis la publication de son troublant Meursault, contre-enquête (Actes Sud) qui lui a valu une fatwa lancée par un imam salafiste, l’écrivain Kamel Daoud se trouve aux premières loges du combat contre l’extrémisme et la terreur, au premier chef celle du groupe armé État islamique. Rencontre.
 

Les temps ont changé, l’intégrisme a gagné du terrain. Les bars ferment. Les vignerons ont de plus en plus de mal à produire du vin algérien, devenu haram (interdit). La peur a grandi ici, en Algérie, mais elle a aussi ailleurs gagné du terrain ailleurs, de la France au Liban en passant par le Mali. Qu’on ne se trompe pas, ce qui a lieu présentement n’est pas une guerre de civilisations, précise Kamel Daoud, mais « une guerre contre la civilisation ».

Ces signes des temps présents n’apparaissent qu’en filigrane dans le roman magnifique de Kamel Daoud, prix des Cinq Continents de la Francophonie, qui a valu à son auteur un passage remarqué à Montréal ces derniers jours. Le propos de son roman est ailleurs. Il s’agit de dire en quoi l’Autre est nécessaire. Et cela, sans prêchi-prêcha onctueux, sans en faire une thèse, surtout pas, mais en relisant l’oeuvre d’Albert Camus pour mieux donner un visage et une histoire à l’Arabe tué sans motif dans L’Étranger, l’un des romans français les plus connus du XXe siècle. L’Autre ? Quel Autre ? Tout simplement l’être humain, ce « compagnon de cellule », est-il écrit dans le roman, comme pour rappeler que la prison de chacun est de naître et de mourir ici-bas, et de devoir composer avec le réel entre les deux.

L’Étranger a paru en 1942, alors que l’Algérie était encore française. Un monde allait bientôt finir, et nul ne voulait le voir. L’indépendance devient réalité en 1962, mais elle aura été précédée de huit années d’une guerre féroce, dont les blessures saignent encore dans la mémoire franco-algérienne. Meursault, contre-enquête se situe dans l’Algérie actuelle, et fait entendre la voix de Haroun, frère cadet de l’Arabe tué, qui a maintenant un nom, Moussa, un visage, des désirs, des colères, un destin, une mère, dont il était d’ailleurs le fils préféré. Une mère qui, 20 ans plus tard, trouvera le moyen d’appliquer la loi du talion, pendant une certaine nuit, alors que les combats pour l’indépendance mettent en déroute les colons français terrorisés. Tout cela raconté à travers le soliloque de Haroun, maintenant vieil homme qui se souvient.

Né en 1970, dans une Algérie indépendante, alors socialiste pur jus, Kamel Daoud, journaliste au Quotidien d’Oran depuis une douzaine d’années, où il tient une chronique très lue, connaît l’histoire de son pays. Mais pas question de la réduire à sa dimension postcoloniale, pas plus qu’à la guerre civile des années 1990. « Il faut assumer l’histoire telle qu’elle est », dira-t-il devant la petite foule attentive de lecteurs venus l’écouter à la Maison des écrivains, lundi soir dernier, « mais il faut savoir aussi en sortir, ne pas s’enfermer dans l’attitude de la victime. Il faut construire. Cela se fait par l’école et aussi par beaucoup de livres ».

En entrevue, l’écrivain précise : qui songerait à réduire L’Étranger à un roman écrit par un Pied-Noir, sous prétexte que l’auteur est un Français d’Algérie ? « Camus a écrit un roman universel, sur la condition humaine. Mais quand quelqu’un du Sud écrit un roman, on croit qu’il est le porte-parole déguisé d’une pensée à travers un roman, alors que ce n’est pas le cas. C’est une mécanique que j’ai beaucoup observée. C’est pour cela que je refuse la lecture postcoloniale de mon roman. Si L’Étranger a été beaucoup lu, et peut-être aussi mon roman, c’est parce qu’ils parlent d’un sujet qui nous concerne tous : la perte du désir du monde. »

Il est vrai que le Meursault de Camus se montre indifférent à tout, même à la mort de sa mère, comme on sait. Le monde absurde selon Camus, le monde vidé par l’échec des grandes idéologies du XXe siècle et par un Occident qui ne peut plus prétendre à l’universel auraient-ils à leur tour enfanté un monde monstrueux, marqué par l’usage politique de la religion, surchargé de faux-sens et de mort ? Chez lui, Kamel Daoud est quotidiennement aux prises avec le combat contre l’extrémisme et la terreur. À l’étranger, sa position est tout aussi inconfortable, entre une extrême droite qui voudrait le mettre au service de ses préjugés haineux et une gauche angélique qui refuse de prendre la mesure de l’islamisme radical par crainte de « stigmatiser » les musulmans.

« C’est une vision nombriliste que de croire que Daech [acronyme arabe du groupe armé État islamique] s’en prend à l’Occident. Daech tue tout le monde, musulmans, femmes, Occidentaux. Le problème, c’est qu’eux, Daech, se voient comme une totalité et que nous pensons en termes de nations. » Un peu plus tôt cette semaine, dans le New York Times, l’écrivain et journaliste signait un texte d’opinion où il montrait du doigt l’Arabie saoudite, avec laquelle les pays occidentaux maintiennent des alliances, alors qu’elle est le foyer du wahhabisme radical qui ronge l’islam.

Le monstre, dit-il, en entrevue, a été créé par l’Occident et par nous. Il faut le combattre, vite, et sur trois fronts. Militaire, d’abord, y compris avec des troupes au sol. « Pour défaire Hitler et le nazisme, à l’époque, je ne pense pas que seuls des bombardements aériens auraient suffi. » Culturel, ensuite : « Ce n’est pas pour rien qu’ils s’attaquent à la culture, car une fois la culture détruite, le champ est libre pour la destruction du tissu social et des esprits. » Par l’éducation, enfin, « pour que cette monstruosité ne se reproduise pas ».

« Tous les fascismes se ressemblent, ajoute-t-il, que ce soit celui du IIIe Reich, des néoconservateurs américains, des intégristes communistes, tous reposent sur le déni de l’Autre et sur une vision totalitaire. » Pour mieux les combattre, il faut rompre avec les catégories toutes faites : « Dans le monde dit musulman ou dit arabe, il y a des gens d’un courage incroyable, des gens qui luttent, des femmes qui n’abdiquent pas, des intellectuels qui écrivent. Le souci, c’est l’effet de loupe, qui est sur la déflagration, pas sur l’idée. Quand un barbu se fait exploser, c’est un effet de loupe immense, et cela donne l’impression que nous vivons dans une sorte de théocratie où les gens comme moi sont très rares. En réalité, non, ils ne sont pas rares. »

Meursault, contre-enquête

Kamel Daoud, Actes Sud, Arles, 2014, 154 pages (Éditions Barzah, Alger, 2013)

6 commentaires
  • Mario Laprise - Abonné 29 novembre 2015 18 h 06

    Une pensée profonde

    Dire les choses comme elles sont. Voilà le courage. Ce que M. Kamel Daoud fait et expose.

    À lire.

  • Pierre Hélie - Inscrit 29 novembre 2015 19 h 46

    M. Daoud fera-t-il...

    ...l'objet d'une fatwa commune PLQ-QS?

  • Denis Paquette - Abonné 30 novembre 2015 01 h 14

    Des êtres immatures

    L'immaturité n'est il pas un trait de caractère chez certains individus, mon pere avait l'habitude de dire que ce n'est pas en tirant sur la tige qu'une plante va pousser plus vite, la question est comment font-ils pour prendre le pouvoir, serait-ce qu'il y a beaucoup d'adeptes

  • Michel Lebel - Abonné 30 novembre 2015 08 h 43

    Il passera!

    Ce fascisme, qui se prétend de l'islam, passera. Après encore beaucoup de souffrances, de morts et de blessés.

    Je me demande cependant en quoi précisément (selon Daoud) "le monstre a été créé par l'Occident et par nous". Cela demande des explications.



    Michel Lebel

    • Raymond Labelle - Abonné 30 novembre 2015 16 h 56

      L'Occident s'était appuyé sur des groupes religieux pour combattre des groupes laïcs de gauche en Occident. Sans se douter, qu'un jour, ces groupes religieux grossiraient et se retourneraient contre ceux qui les avaient appuyés.

      Nous ne les avons pas créés, mais disons que nous les avons nourris un certain temps.

      Tout serait long à raconter ici, mais on peut prendre pour exemple les talibans et les combattants contre l'URSS lorsque cette dernière occupait l'Afghanistan.

      Envahir l’Irak a été comme donner un coup de pied dans le nid de guêpes.

      Que l'on se comprenne bien toutefois: l'EI est la seule responsable de ses atrocités.

      On ne devrait pas nourrir les monstres, mais les monstres n’en sont pas moins des monstres.

  • Pierre Cloutier - Abonné 30 novembre 2015 14 h 41

    Tous les fascismes se ressemblent, mais...

    Tous les fascismes se ressemblent, mais... un seul se prétend une religion. Non seulement une religion mais une religion monothéiste, équivalent de la religion chrétienne. Imaginons si Staline ou Hitler avaient prétendu que leur doctrine était inspiré d'un dieu. Le combat aurait-il été différent ?

    L'islam est une idéologie politique mais qui se présente toujours comme une religion. Prétention qui ne tient pas la route mais, oups, nous n'avons pas le droit de le dire. Non, nous ne pouvons pas dire que cette religion n'est qu'une mauvaise copie de la religion judéo-chrétienne. Il n'y a pas de bon dans l'islam, pas de Jésus, pas de belles histoires comme la Tour de Babel ou la sortie d'Égypte. En fait, ce sont les mêmes, exactement, copiées de la Torah et transféré à un autre Dieu par celui qui a tout manigancé, Mahomet.

    Sans le fanatisme, cette religion serait disparue depuis longtemps dans le désert d'Arabie. Mais je m'arrête, je n'ai pas le droit au Québec de dire ce genre de choses.

    Lisez plutôt le livre de Claude Simard et Jérôme Blanchet-Gravel : L'islam dévoilé.

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