Des essais qui dérangent, remettent en question et instruisent

Les essayistes, en plus d'instruire et de faire réfléchir, doivent aussi, on l'oublie trop souvent en ce pays plutôt tranquille, déranger. Sans eux, en effet, le ronron des satisfaits occuperait tout l'espace public et finirait par s'imposer comme un idéal sans concurrence. L'état actuel des choses, pourtant, on le sait bien, n'est pas parfait, et nous avons besoin de penseurs engagés à même de nous expliquer ce qui, selon eux, cloche et ce qu'il faudrait savoir et faire pour qu'il en aille autrement.

Les contributions en ce sens ne manqueront pas au printemps. D'abord, Paul Martin, qui aurait certainement apprécié pouvoir jouer les jeunes premiers encore quelque temps, l'apprendra à ses dépens. Chez Écosociété, dans Paul Martin, un PDG à la barre, le journaliste canadien-anglais Murray Dobbin présentera un bilan critique de la carrière du tombeur de Jean Chrétien qui écorchera les prétentions de celui-ci à incarner la voix de la classe moyenne. Plus tard en saison — sera-t-on alors en période électorale? —, Alain Deneault, chez VLB, enfoncera le clou avec Paul Martin et compagnies. Pour se sentir moins seul, le premier ministre du Canada lira peut-être Tous aux abris du militant étasunien Michael Moore, un essai en traduction publié au Boréal et dans lequel son ami Bush en prend aussi pour son grade.

Les essais traduits seront d'ailleurs à l'honneur aux éditions Écosociété, qui lanceront aussi L'Élan du changement: stratégies nouvelles pour transformer la société, de l'Américain Michael Albert, et Le Grand Banquet: la cupidité devenue fondement du monde, de la journaliste canadienne-anglaise Linda McQuaig. En français, Riccardo Petrella plaidera en faveur du droit de rêver à un autre monde possible dans Désir d'humanité et Dominique Payette présentera son point de vue sur le génocide rwandais dans La Dérive sanglante du Rwanda et Le XXe siècle américain de l'historien Howard Zinn paraîtra en traduction chez Lux éditeur.

La saison des essais, chez Lanctôt éditeur, sera aussi marquée au sceau du militantisme. Dans le tome 2 de ses «contes et comptes», le prof Léo-Paul Lauzon nous apprendra Comment décoder le discours des affairistes et de leur porte-queue sans se fatiguer. Présenté comme un essai polémique qui explore le phénomène du non-rayonnement du livre québécois à la télévision, La Grande Peur de la télévision: le livre de Jacques Keable suscitera certainement le débat. François Grégoire, pour sa part, traitera de La Palestine, un peuple sans droits, et Hélène Pedneault se livrera dans Mon enfance et autres tragédies politiques.

D'autres ouvrages au ton polémique risquent aussi de faire réagir. Chez Varia, la zélée Diane Lamonde poursuivra sa croisade contre les aménagistes du français au Québec dans Anatomie d'un joual de parade. Plaidoyer en faveur d'un retour de l'idéalisme chez les jeunes, Génération idéaliste de Sébastien Filiatrault, aux Intouchables, proposera d'en finir avec la morosité. Aux Éditions Nota bene, André Thibault, de la revue Possibles, signera un essai au titre engageant: Ses propres moyens.

Chez VLB, on rendra un hommage posthume au journaliste-syndicaliste Guy Ferland en publiant Qu'à cela ne tienne - Écrits d'un militant. Enfin disponible en format poche dans la collection «Typo», l'anthologie des Grands Textes indépendantistes de Gaston Miron et Andrée Ferretti s'enrichira d'un tome 2 couvrant la période de 1992 à aujourd'hui.

Biographies et correspondances

Dans ce domaine, le troisième tome de l'excellente biographie de Jacques Parizeau par Pierre Duchesne, Le Régent (1985-1995), est attendu vers la fin de mars chez Québec Amérique. À la même enseigne, Viviane Bouchard signera Che Guevara, un héros en question. Dans la collection «Les Grandes Figures», chez XYZ éditeur, deux personnages importants de l'histoire canadienne sont au programme: Marshall McLuhan, par Judith Fitzgerald, et Gabrielle Roy, par André Vanasse.

Jean-Guy Tremblay, aux Éditions Point de fuite, retracera le parcours du Premier Tremblay d'Amérique. Quant à moi, je publierai plus tard ce printemps, chez Septentrion, Figures québécoises: portraits critiques, un recueil de chroniques journalistiques portant sur des personnages marquants de notre histoire.

Publié pour la première fois, le Journal (1903-1920) du frère Marie-Victorin sera présenté, chez Fides, dans une édition établie par Lucie Jasmin et Gilles Beaudet.

Chez Varia paraîtront, grâce à Georges Aubin et Renée Blanchet, Au nom de la loi, le tome 2 de la correspondance de Louis-H. LaFontaine et Lettres à ses enfants de Louis-Joseph Papineau.

Histoire

Comme à l'accoutumée, l'offre sera plus qu'abondante. Chez Fides, Yvan Lamonde lancera le volume 2 de son Histoire sociale des idées au Québec (1896-1929). Chez VLB, Robert Aird signera une Histoire de l'humour au Québec de 1945 à nos jours et Jean-Marie Fecteau, dans La Liberté du pauvre, se penchera «sur la régulation du crime et de la pauvreté au XIXe siècle québécois».

Aux Éditions du Septentrion, la circulation sera particulièrement dense. Mentionnons entre autres Esdras Minville de Dominique Foisy-Geoffroy, Le Chemin de croix de Jean-Jacques Simard, qui se penche une fois de plus sur la place des autochtones dans la société québécoise, Les Nouvelles-Frances de Philip Boucher, Les Potagers en Nouvelle-France de Martin Fournier, Le Collège classique de Claude Corbo et Histoire de l'Amérique latine et des Caraïbes de José Del Pozo. Chez Varia, on attend Le Quatuor d'Asbestos du duo de choc Esther Delisle et Pierre K. Malouf et, chez Lux, Les Rouges de Jean-Paul Bernard.

Essais et études littéraires

Au Boréal, deux titres retiennent l'attention: Quatre mille marches, un recueil d'essais de Ying Chen sur son expérience d'écrivaine, et Lecture des lieux, des «papiers collés» de Pierre Nepveu inspirés par des paysages réels et des oeuvres québécoises.

Quelque huit ans après sa mort, Gaston Miron se retrouvera au coeur de deux témoignages signés par des amis. Chez Fides, Jean Royer nous offrira Voyage en Mironie - Une vie littéraire avec Gaston Miron et, chez VLB, Alain Horic publiera Mon parcours avec Gaston Miron. Aux Éditions HMH, Naïm Kattan réunira ses essais sur la culture dans La Culture et l'Oubli pendant que Monique Bosco, inspirée par des textes littéraires, réfléchira sur la guerre.

Dans un registre plus savant, les Éditions Fides publieront Lire au Québec au XIXe siècle, sous la direction d'Yvan Lamonde et Sophie Montreuil, de même que le tome 2 d'Histoire de l'édition littéraire au XXe siècle (1940-1959), dirigé par Jacques Michon.

Aux Éditions Nota bene, plusieurs titres sont au programme. Entre autres, deux ouvrages collectifs: Victor-Lévy Beaulieu: un continent à découvrir (dirigé par Jacques Pelletier) et Gabrielle Roy récrite (dirigé par Jane Everett et François Ricard) ainsi qu'une étude de Janet M. Paterson, Figures de l'Autre dans le roman québécois. Chez HMH, Roseline Tremblay signera Le Poète et le Porte-parole: l'écrivain dans le roman québécois, 1960-1995. À L'Instant même, Hans-Jürgen Greif et François Ouellet nous offriront La Littérature québécoise (1960-2000).

Sciences humaines et philosophie

Psychiatre et docteur en philosophie, Marc-Alain Wolf, chez Triptyque, se livrera à une «lecture psychologique de la Bible» dans Quand Dieu parlait aux hommes. Chez XYZ, dans L'Origine thérapeutique au coeur de la philosophie, Angela Cozea proposera une réflexion originale qui tentera d'établir que ce qu'il y a de plus métaphysique en nous vient des animaux (!) et Josée Leclerc signera Art et psychanalyse - Pour une pensée de l'atteinte. Avec La Planète hyper - De la pensée linéaire à la pensée en arabesque, Hervé Fischer, chez VLB, poursuivra sa réflexion sur l'ère du numérique. Serge Proulx, chez Québec Amérique, publiera La Révolution Internet.

Dans ces domaines, ce sont encore les Éditions Liber qui domineront la saison. En philosophie, trois titres sont à retenir: Contre l'espoir comme tâche politique de Lawrence Olivier, Matérialisme et humanisme - Pour surmonter la crise de la pensée de Mario Bunge, dans une traduction de Laurent-Michel Vacher, et Ailleurs est en ce monde, une réflexion sur la sagesse au coeur de l'ordinaire de la vie par Yves Bertrand. À paraître aussi chez le même éditeur, deux livres d'entretiens de Joseph Lévy avec David Le Breton et Georges Anglade, de même que Pathologies de gouvernance - Essais de technologie sociale de Gilles Paquet.

Aux Intouchables, Francis Brière s'en prendra à la folie des antidépresseurs dans La Pilule du bonheur pendant que, au Boréal, Gilles Bibeau explorera l'industrie du gène dans Le Québec transgénique. Dans Identités mosaïques, chez le même éditeur, Francis Dupuis-Déri et Julie Châteauvert mèneront des entretiens avec onze Québécois juifs sur la question de l'identité. Aux Éditions du Remue-ménage, deux titres à retenir: Apolitiques, les jeunes femmes?, une enquête de Julie Jacques et Anne Quéniart, et La Médicalisation de la maternité au Québec: 1910-1970 de Denyse Baillargeon.

Chez des éditeurs français

Cette saison, plusieurs essayistes québécois publieront en France. Paraîtront donc, au Seuil, L'Empire cybernétique de Céline Lafontaine et La Fabrique de la langue de Lise Gauvin. Aux Presses universitaires de France, Thomas De Koninck signera Philosophie de l'éducation et Robert Leroux présentera Cournot sociologue. Chez Odile Jacob, le psychiatre Michel Lemay publiera L'Autisme. Enfin, chez Fayard, paraîtra Croire et faire croire: les missions françaises

aux XVIe et XVIIe siècles de Dominique Deslandres.

Et les autres

Il y en aura donc, c'est le moins qu'on puisse dire, pour tous... et d'autres encore! Pour les amateurs d'art vocal: L'Art du bel canto, du chanteur Léopold Simoneau, au Boréal. Pour les voyageurs casaniers: La Cicatrice de Staline, de Laura-Julie Perreault, et Autour du monde - Asie, Afrique et Moyen-Orient, de Pierre Vincent, des récits de voyage respectivement publiés aux Intouchables et chez Québec Amérique. Pour s'amuser intelligemment, le Dictionnaire québécois instantané de Melançon et Popovic, chez Fides, devrait faire l'affaire. Pour voir venir les coups et les parer, on pourra suivre, chez Lux, le Petit cours d'autodéfense intellectuelle de Normand Baillargeon. Enfin, pour mettre un peu de sagesse dans tout ça, on pourra lire, chez Septentrion, Bonne nuit la vie! de Fernande Goulet-Yelle, des réflexions sur le sens de l'existence par une femme au crépuscule de sa vie.

Beau printemps en perspective, donc, pour les lecteurs d'idées.