Réalité autochtone dans la fiction québécoise

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir
Depuis Idle No More en 2012 jusqu’aux révélations des femmes de Val-d’Or, en passant par les manifestations contre le projet de terminal pétrolier à Cacouna et la Commission de vérité et réconciliation, les affaires autochtones sont d’actualité. Le sujet n’est pas nouveau. Selon Jonathan Lamy, chercheur à l’Université Laval, « il revient souvent par vague. La différence, cette fois, est que la vague paraît vouloir durer ». Et nos romans n’y échappent pas.​
 

Depuis le début de l’année, pas moins de huit oeuvres ont mis en scène des figures autochtones, et plus particulièrement inuites. Des oeuvres qui revisitent le Nord, « un espace tant imaginé qu’imaginaire, inspiré à la fois du mythe et de la fiction », comme l’explique Daniel Chartier, titulaire de la Chaire de recherche sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique à l’UQAM. Simple coïncidence que cette convergence littéraire ou signe d’un renouvellement des perspectives ? La vision contemporaine et critique offerte par les auteurs fait pencher pour le second choix.

Du « bon » au « vrai » sauvage

On le sait, dans l’histoire de la littérature québécoise, le mythe du « bon sauvage », forgé dès les récits d’expédition de Cartier, occupe une place capitale. Homme primitif, en harmonie avec la nature, à l’âme aussi pure que celle des enfants. C’est à cette image qu’ont été associés l’Amérindien comme l’Inuit durant des siècles. Avec en contrepoint un autre mythe tenace, celui du Paradis perdu, dont l’incarnation la plus connue est l’oeuvre de Thériault (Ashini, Agaguk).

Longtemps idéalisée, cette représentation des autochtones semble connaître, dans la littérature actuelle, une métamorphose. Et celle-ci n’est pas étrangère à la récente prise de parole par les autochtones eux-mêmes dans les années 2000. Pour Chartier, « il n’est pas étonnant qu’il ait fallu attendre un renversement postcolonial pour arriver à dégager l’imaginaire de la réalité, alors que la figure culturelle de l’Inuit s’est lentement détachée de l’Inuit lui-même, enfin devenu sujet ». Même constat du côté de Lamy, selon qui il existait jusqu’à ce tournant « une très nette inéquation entre les images conventionnelles et ce qui compose l’amérindianité actuelle, vivante », et qui « nous force désormais à ajuster notre discours et à travailler différemment ».

Si Le chant de la terre blanche (VLB) de Jean Bédard, Tas d’roches (Druide) de Gabriel Marcoux-Chabot et Ce qu’il reste de moi (Boréal) de Monique Proulx restent en partie attachés aux mythes anciens dans leur perception de la figure autochtone, ils déplacent l’angle de saisie en privilégiant un point de vue féminin, interculturel et urbain. L’heure sans ombre (Druide, lire notre critique en F 2) de Benoît Bouthillette, nouveau polar de la série des Benjamin Sioui, réactive le rôle social inédit joué par son personnage, « enquêteur très spécial de la SQ aux origines amérindiennes », un peu chaman. Dans Traité des peaux (Marchand de feuilles), Catherine Harton réunit des nouvelles qui sondent la « dépossession » du Nord. En poésie, Le regard est une longue montée (L’Hexagone) de Geneviève Boudreau forme un récit de voyage à Unaman-Shipu, aspirant à la création d’un « espace commun ». Il y a là une volonté partagée de raconter une autre histoire. Plus vraie, plus ancrée dans le réel. Marc Séguin et Juliana Léveillé-Trudel vont encore plus loin dans la démythification.

La (dé)route du Nord

« J’ai fui vers le Nord en sauvage… Je m’installerais à Kuujjuaq. Alice resterait à New York. On avait échangé nos territoires. Je soignerais, imbu de toute la prétention occidentale, un peuple à qui on répète depuis un siècle qu’il n’existe pas… Je l’ai fuie, elle. Mais c’est aussi moi que je voulais éviter. Jusqu’à l’évidence de mes origines. » Voilà les prémices du troisième roman de Séguin, Nord Alice (Leméac, lire notre critique en F 4), où le narrateur dresse le bilan de sa relation passionnelle. À cette trame principale, qui relate aussi les atrocités de l’urgence, la cyberporno compulsive et la pêche lumineuse, s’en greffent d’autres. Historiques, elles donnent au roman son amplitude. Loin d’oblitérer le présent, la plongée dans la mémoire confère au narrateur un regard surplombant : « J’ai un pied dans un monde qui enverra bientôt un homme sur Mars et un autre dans celui qui tait systématiquement le viol d’une femme et même son meurtre. » Les ravages de Kuujjuaq, « Far West du Nord », causés par l’alcool et la violence, sont vertement dénoncés. Tout comme l’acculturation des Inuits. La plume, acérée, ne sert pas à magnifier les splendeurs boréales, car « le Nord n’est pas romantique. On ne peut pas le poétiser, l’écrire ou le filmer sans ses failles ».

Le premier roman de Juliana Léveillé-Trudel, Nirliit (La Peuplade), fait écho à celui de Séguin. Même regard (auto)critique, même recours aux formes mineures (journal et chronique), même charge vitriolique. La narratrice raconte le Nord qu’elle connaît. Salluit, vers lequel, comme les oies (nirliit en inuktitut), elle migre chaque été et qui n’a rien du Paradis retrouvé. La première partie invoque Éva, Inuite dont le corps a été jeté dans le détroit d’Hudson, mais dont l’esprit est partout. La seconde trace le destin d’Elijah, fils de cette dernière, par qui se poursuit la lignée de misères. La narratrice se pose en observatrice, offrant une sorte d’antiguide à l’usage des Blancs : « Instructions pour un jeune idiot qui en est à son premier séjour nordique : fais attention où tu mets ton pénis. À la grande loterie inuite, tu as beaucoup de chances de tirer un drôle de numéro. » Elle fustige les « nouveaux missionnaires » qui prêchent « une bonne hygiène de vie ». Tout en posant les gestes les plus vils. Le réquisitoire va très loin : « Ils sont nombreux à goûter le sel de votre peau, les Blancs en oublient leur jalousie et vos Ski-Doo, ils vous pardonnent tout cet argent gagné à ne rien faire pour se vautrer dans le ventre de vos filles. Plus elles sont jeunes et plus elles sont attirantes, les policiers ne peuvent rien faire parce qu’eux aussi ils succombent, n’est-ce pas Mathieu la recrue de la police régionale Kativik ? »

Un pas vient d’être franchi dans l’évolution des représentations culturelles des autochtones. Dépouillées des mythes et des stéréotypes aveuglants, au profit d’une perspective intimiste et hyperréaliste qui appelle une re-connaissance mutuelle. Une véritable rencontre, d’égal à égal. Qui ne sera toutefois rendue possible qu’en laissant davantage parler les voix autochtones d’elles-mêmes.

Juliana Léveillé-Trudel, Gabriel Marcoux-Chabot et Monique Proulx seront au Salon du livre de Montréal en séance de signatures les samedi 21 et dimanche 22 novembre. Jean Bédard et Catherine Harton, le samedi 21 novembre.

Pour creuser le sujet

Lire le dernier numéro de la revue Littoral, sur l’écriture innue, avec des collaborateurs de divers horizons, autochtones et québécois.

 

Visiter Kwahiatonhk : Salon du livre des Premières Nations, à Wendake du 27 au 29 novembre prochain.

1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 22 novembre 2015 06 h 37

    L'abbé Tessier et Arthur Lamothe...

    Je crois que dans une recherche véritable de perception des Autochtones au Québec surtout et au Canada, l'oeuvre de l'Abbé Tessier et celle d'Arthur Lamothe sont essentielles à notre réflexion.
    Ces deux croisent l'observation d'un Québécois s'intéressant à une partie fondamentale de son propre peuple (alors que tout cela, par rejet de nos-mêmes, paraissait trompeusement inutile à nombre de celui-ci) et l'oeil amoureux d'un Français qui a adopté le Québec comme lieu de vie (alors que ce qui nous était donné à admirer était le monde anglophone en général).
    Outre ces deux perspectives sur images qui nous sont données à connaître pour réfléchir, les travaux des Savard, Obomsawin, Simard, Forest, Sioui et de bien d'autres Bruce Trigger me semblent aussi, humble avis, essentiels pour y retrouver comment ce qui a été une fraternité de vie quotidienne, a pu se transformer en une méconnaissance si générale qu'il ne nous resta presque plus que des clichés et idées toutes faites pour construire notre opinion.

    Merci de m'avoir lu.