Le retour de Benjamin Sioui

L’inspecteur Benjamin Sioui, enfin de retour, est l’alter ego de l’auteur Benoît Bouthillette.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’inspecteur Benjamin Sioui, enfin de retour, est l’alter ego de l’auteur Benoît Bouthillette.

Enfin ! Revoilà Benjamin Sioui, enquêteur à la Sûreté du Québec (SQ). Il y a dix ans, ce policier hors du commun réussissait à coincer un impitoyable tueur en série s’inspirant des oeuvres de Francis Bacon (La trace de l’escargot, JCL) qui terrorisait Montréal. On ne l’avait plus revu ensuite que très épisodiquement, au détour de quelques nouvelles. On le retrouve ici à Cuba, dans cette première partie d’une série (La somme du cheval) qui regroupera deux romans. Voici donc le premier tome.

Avec la police nationale cubaine et le ministère de l’Intérieur, Sioui enquête sur de troublantes disparitions d’enfants. C’est un homme de terrain fier de ses origines amérindiennes ; spécialiste des signes en tout genre, il sait tisser des liens entre les choses et entre les êtres. Sous son regard aiguisé, on verra ainsi surgir un Cuba vibrant et fort différent de celui que connaissent les touristes ordinaires, un pays profondément marqué par l’art populaire et la musique électro.

Circonstances très spéciales

Mais d’abord, l’enquête… qui s’amorce dans des circonstances très spéciales puisque, dès le départ, Sioui est initié à la Santeria, le vaudou cubain. Les premières pages du récit sont étonnantes en ce qu’elles parviennent à tisser une étroite complicité entre le lecteur et le policier, qui émerge à peine du néant dans lequel l’a plongé l’initiation. Tout au long du livre, seuls d’ailleurs le lecteur et l’enquêteur québécois « verront » les scènes de transe dans lesquelles sera plongé l’initié.

À l’extérieur toutefois, dans la vraie vie cubaine, rien n’y paraît, ou presque. Avec ses collègues, et surtout la belle Maeva, dont il tombera éperdument amoureux, Sioui fera presque le tour de l’île sur les traces des enfants disparus. Bientôt, ils réussiront à mettre au jour une sorte de réseau de fondamentalistes prônant le retour à la « pureté originelle » et la fin de tous les métissages. Endoctrinés jusqu’au bout des ongles par un homme sans scrupule, ces criminels n’hésitent pas à sacrifier des enfants sur le très discutable autel de la pureté du sang. Le policier québécois deviendra même une de leurs cibles principales et se tirera miraculeusement d’un premier attentat.

Réécrire les pages jaunes ?

L’enquête est bien menée, les personnages sont profondément ancrés dans une réalité luxuriante que l’auteur nous fait sentir à fleur de peau. Mais ce n’est pas ce qui fait d’abord le charme et l’intérêt du roman : c’est plutôt son écriture. Personne ici n’écrit comme Benoît Bouthillette. L’élégance de ses phrases, les liens souvent improbables que tisse son héros, l’étonnement provoqué par ses métaphores inattendues ou ses références littéraires, tout dans cette histoire illustre encore ce don qu’il a de nous amener ailleurs dès qu’il aligne les trois premiers mots d’une phrase.

À un point tel qu’on serait presque tenté de dire qu’il pourrait écrire sur n’importe quoi — l’annuaire des pages jaunes, les petites annonces du Devoir ou même une partie de paquet voleur lors d’un souper de famille du temps des fêtes. Alors imaginez ce que ça donne quand il met en scène un personnage christique comme Benjamin Sioui…

Bien sûr, tout n’est pas parfait dans ce roman ; on souhaiterait, par exemple, en connaître un peu plus sur les motivations des « méchants », et l’on ne pourra s’empêcher de constater que l’enquête démarre vraiment très, très lentement. Par contre, on sortira de cette histoire en ayant l’impression d’avoir vécu à Cuba pendant au moins six mois. Et l’on ne peut que se réjouir du fait que Bouthillette entreprend ici une plongée dans les mythologies autochtones d’Amérique. On devrait donc revoir Benjamin Sioui bien avant dix ans…

L’auteur sera au Salon en séance de signatures le samedi 21 novembre.

L’heure sans ombre. Tome I de La somme du cheval

Benoît Bouthillette, Druide, Montréal, 2015, 542 pages