Parlez-vous le groenlandais?

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La traduction pose le problème de la langue de réception. Traduire en français, c’est bien. Seulement, (de) quel français parle-t-on ?

La coédition par des maisons du Québec et de France amplifie l’enjeu parfois jusqu’au compromis d’un français dit international, un « Mid-Atlantic French » littéraire, comme il existe un anglais du milieu de l’Atlantique élaboré pour les coéditions britannico-américaines.

Hélène Buzelin, professeure de linguistique et de traduction à l’Université de Montréal, s’est intéressée au sujet délicat des aléas de la globalisation éditoriale pendant la dernière décennie. Elle a intitulé un de ses articles traitant de cette standardisation artificielle « Traduire pour le Groenland ».

« C’était les traducteurs eux-mêmes qui utilisaient cette expression du Mid-Atlantic French à la blague, dit-elle. Ce n’est pas franchement un concept scientifique, mais ça reflétait bien la position à cheval sur deux mondes. »

Elle a pu observer le travail sur le terrain en suivant toute l’élaboration d’un projet de traduction, de la genèse jusqu’à la mise en marché, d’un ouvrage non littéraire, aux éditions du Boréal. Elle a constaté à quel point le traducteur ne bosse pas tout seul, comment tous les professionnels de l’édition et du marketing s’investissent dans le projet et façonnent un peu le produit.

« Tout au long du processus, en fait, la question de la diffusion possible de cette traduction sur le marché français se retrouvait au coeur des échanges, notamment pour trouver un coéditeur, dit Mme Buzelin. D’où la difficulté de traduire pour le Québec en ayant un oeil sur le français européen. »

« Made in Sherbrooke »

Le problème se pose en littérature comme pour les ouvrages généraux. Mais la littérature représente la partie la plus noble ou la plus attrayante de ce continent linguistique du milieu de l’océan.

Il faut beaucoup de talent pour l’explorer et le conquérir. Depuis l’automne 2014, l’Université de Sherbrooke offre carrément une maîtrise spécialisée en traduction dans le cadre de son programme en littérature canadienne comparée. La formation se concentre sur la traduction littéraire et promet « un équilibre entre la recherche et la pratique ».

Ce diplôme s’arrime à une forte tradition en littérature comparée développée en Estrie depuis les années 1960. Le nouveau cheminement de traduction demande aux étudiants de suivre des séminaires puis de traduire en français une oeuvre, le plus souvent canadienne. Les premières cohortes comprennent entre cinq et dix étudiants par année.

« C’est petit, mais on espère que ces gens pourront ensuite travailler dans les maisons d’édition, dit Nicole Côté, professeure du programme. Les étudiants qui n’étaient formés qu’en littératures comparées me semblaient moins capables de commencer rapidement et solidement le travail concret chez un éditeur. »

Mme Côté a déjà siégé à un jury du Prix du Gouverneur général pour la traduction. Pour elle, plusieurs indices laissent croire que la qualité des traductions s’améliore.

« Oui, de manière générale, la qualité a augmenté. Ce n’est plus tout le monde qui peut s’improviser traducteur littéraire. On voit aussi que certaines maisons favorisent des styles, des auteurs. Des niches se développent chez Alto, aux Allusifs, chez Boréal. Et puis il y a tellement de publications que la qualité devient une façon de se distinguer. »

« Par contre, à sa connaissance, aucun de ses étudiants n’a encore travaillé pour des éditeurs français. D’ailleurs, le faut-il ? Dans une récente traduction d’Inside par Gallimard de la Montréalaise Alix Ohlin, toutes les références d’ici sont gommées pour, par exemple, transposer les élèves d’une école primaire dans des classes de CM ou de CP, à la française.

« Si une traduction est destinée au public français, c’est peut-être normal qu’elle soit marquée par la culture française, conclut la professeure Côté. Sinon, il faut mettre des notes de bas de page. Tu ne peux pas servir parfaitement deux maîtres à la fois, ça, c’est sûr. »

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