Le grand virelangue

Mordecai Richler a déjà été décrit comme « le plus grand auteur de langue anglaise enfanté par Montréal ». Seulement, ses ouvrages étaient jusqu'à récemment transposés en français de France, sans connaissance fine de la réalité montréalaise.
Photo: National Film Board of Canada Mordecai Richler a déjà été décrit comme « le plus grand auteur de langue anglaise enfanté par Montréal ». Seulement, ses ouvrages étaient jusqu'à récemment transposés en français de France, sans connaissance fine de la réalité montréalaise.
La traduction littéraire ne trahit rien ni personne, bien au contraire. Ici, l’industrie des truchements vers l’une ou l’autre des langues officielles se porte de mieux en mieux, tellement bien en fait que le secteur sous perfusion étatique commence à manquer de fonds.
 

La littérature reflète le monde. Les prix littéraires aussi. Pour les lettres, il n’y a donc rien de plus canadian/canadien que les Prix littéraires du Gouverneur général, réputés les plus prestigieux du pays et distribués en anglais et en français, un autre genre de parité mais qui date de bien avant 2015 celle-là. Et le fait que dans le lot se trouvent des distinctions réservées à la traduction entre les langues officielles (et bien accessoirement autochtones) doit bien dire quelque chose sur nous-mêmes. Oui mais quoi ?

Le Prix Gouverneur général pour la traduction de l’anglais vient de récompenser Solomon Gursky de Mordecai Richler, relayé par Lori Saint-Martin et Paul Gagné. Il s’agit bien d’une nouvelle traduction, commandée par les éditions Boréal qui ont acquis les droits pour quatre autres romans de celui qui a déjà été décrit comme « le plus grand auteur de langue anglaise enfanté par Montréal ». Seulement, ses ouvrages étaient transposés en français de France, sans connaissance fine de la réalité montréalaise, avec des « buts » de baseball devenu des « bases » et des personnages causant parigot.

Cela aussi dit bien quelque chose de la décolonisation intérieure, surtout à propos d’un écrivain un brin sulfureux, souvent détesté par des francophones d’ici qui l’ont rarement lu.

D’accord, mais encore ? Que sert la traduction en ce pays-ci ? Une politique d’État des langues officielles et du nation building, certainement. Mais elle assume aussi et peut-être surtout une saine curiosité et le désir de rencontrer l’autre, si près et si loin.

« Je défends des auteurs canadiens exceptionnels qui sont parfois établis à six heures de route de chez nous mais qui nous sont à peu près aussi distants que des auteurs sud-coréens », dit Antoine Tanguay, fondateur de la maison Alto de Québec il y a dix ans. Son catalogue compte 115 titres qui mélangent une cinquantaine d’auteurs d’ici, du Rest of Canada et du monde, avec environ un quart de livres traduits.

« Ça a été un long combat que je poursuis toujours. Je suis aussi fier d’avoir permis à des auteurs canadiens qui étaient traduits en France de rayonner ici dans de nouvelles publications et traductions, en promotion locale à des prix adaptés. »

Il donne l’exemple de Margaret Laurence, géante canadienne dont il a fait retraduire le monumental L’ange de pierre. En janvier, il offrira le roman US Conductors du Montréalais Sean Michaels, prix Giller 2014. Six minutes ou six secondes de route suffisent aussi pour croiser l’autre solitude.

Le couac du CAC

 

La traduction littéraire est soutenue par l’État culturel depuis des décennies. Les soutiens se sont endurcis et améliorés au cours de la dernière décennie.

Le Conseil des arts du Canada (CAC) offre le plus grand soutien dans le domaine. L’aide prend deux formes, internationale ou intranationale. Soit la subvention aide l’« extraduction » d’une oeuvre canadienne dans une tierce langue, soit la subvention soutient l’« intraduction » d’une langue officielle à l’autre et à toutes les étapes du travail, de la lecture à la promotion.

Le CAC administre en fait deux enveloppes, la sienne propre et une seconde transmise depuis 2009 directement par le ministère du Patrimoine, qui a toutefois réduit sa contribution ces dernières années. Elle est maintenant de 800 000 $. Le volet international de traduction, qui paye la moitié d’un travail, jouit maintenant d’un budget de 320 000 $. Le volet national a un budget total d’environ 1,3 million.

L’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), dominée alors par les éditeurs d’ouvrages « généraux » (non littéraires), a mené la bataille dans la dernière décennie. Finalement, la bonification des enveloppes par Patrimoine Canada a surtout profité aux secteurs du roman ou de la poésie, la clientèle du CAC.

« Il y a eu une sorte de détournement », dit Richard Prieur, président de l’ANEL, qui a subi une crise interne à cause de ce résultat paradoxal. Une trentaine d’éditeurs littéraires avaient quitté le bateau dans la tourmente et sont rentrés au bercail organisationnel il y a trois ans. « Maintenant, c’est rentré dans les règles et le programme est très populaire. »

Ça marche, beaucoup

 

Le CAC a fourni 65 subventions d’intraduction d’une langue à l’autre en 2007, et le double (116) en 2014. Elles s’ajoutent à quelque 107 autres livres en extraduction en 2014, trois de moins qu’en 2007. Le boulot du traducteur est généralement payé moins de 20 sous le mot, soit autour de 50 dollars le feuillet. On fait mieux comme gagne-pain/win-bread.

Seulement, comme les contrats se signent à longueur d’année, les soutiens flexibles sont accordés n’importe quand (tandis que les bourses se distribuent à date fixe). L’afflux de demandes a donc vidé les coffres et stimulé les frustrations. Huit demandes d’intraduction ont été refusées en 2007, et quinze en 2014.

« Il faut trouver une manière de gérer le budget de façon plus claire, admet Arash Mohtashami-Maali, chef du service des lettres et de l’édition du Conseil. Sinon, en plein milieu d’année, on se retrouve à sec. C’est un problème mineur qui peut se régler. »

Antoine Tanguay n’en souhaite pas moins, surtout si l’enveloppe du CAC double, comme le promet le nouveau gouvernement. « Il faut revoir les attributions, dit M. Tanguay. Des maisons qui ont fait de la traduction un pilier se retrouvent sans argent pour continuer le travail. »

Le chef des lettres du Conseil attribue une part de la popularité des échanges aux efforts de son service. L’organisme fédéral organise des foires de droits de traduction où des éditeurs s’échangent des oeuvres. La nouvelle mécanique originale, peu coûteuse et visiblement efficace, existe depuis cinq ans, en alternance à Montréal et à Toronto.

« Made in Québec »

L’excellente maison Alto, qui publie maintenant au moins quatre traductions par année, participe à ces truchements commerciaux. Et une reprise peut mener à une autre. Parfum de poussière de Rawi Hage, paru ici en 2010, a été repris par l’éditeur français Denoël dans la traduction de la Québécoise Sophie Voillot. Les frères Sisters de Patrick Dewitt a été coédité avec Denoël à plus de 30 000 exemplaires. « Le CAC a parlé de l’effet papillon d’une traduction, dit-il. C’est une image juste et assez jolie. »

L’effet se fait surtout ressentir en français. Les chiffres de l’organisme Canada Books montrent qu’entre 2005 et 2014, les ventes de droits à l’étranger ont rapporté 51 % de plus aux éditeurs québécois pour maintenant friser les 3,5 millions. Pendant ce temps, les éditeurs anglo-canadiens ont vu leurs ventes reculer de 4,4 à 3,3 millions.

Les livres d’Alto circulent aussi dans l’autre sens, mais moins. Au moment de l’entrevue téléphonique, l’éditeur Tanguay venait de recevoir une offre pour la traduction de L’orangeraie de Larry Tremblay en Angleterre. Nicolas Dickner, qui a remporté un Gouverneur général 2015 pour Six degrés de liberté, est déjà traduit dans plusieurs langues, dont l’anglais.

Là encore, il s’agit d’un cas d’espèce. Le truchement soutenu par le CAC profite davantage dans un sens que dans l’autre, pour plus de la moitié des titres vers la langue française plutôt qu’à partir d’elle.

« La faveur à la traduction de l’anglais se maintient, dit le chef du service. Le marché anglophone est très dominé par les éditeurs américains qui ne sont pas très ouverts à la traduction. Un livre traduit en anglais ne vend pas tant que ça. Les conditions sont plus favorables du côté francophone. Cependant, on espère arriver à un équilibre. »

Et que dit ceci sur nous cette fois ?

3,5 millions
Les chiffres de Canada Books montrent qu’entre 2005 et 2014, les ventes de droits à l’étranger ont rapporté 51 % de plus aux éditeurs québécois pour maintenant friser les 3,5 millions. Pendant ce temps, les éditeurs anglo-canadiens ont vu leurs ventes reculer de 4,4 à 3,3 millions.

À voir en vidéo