Semer à tous les vents

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L’industrie du livre québécois, la principale industrie culturelle au Québec, est une de celles qui exportent le plus. Avec une poussée notable vers l’ailleurs au cours des dernières années. Pourtant, les défis demeurent nombreux. Comment semer notre littérature à tous les vents ? Discussion autour des enjeux.


Les récits de Kim Thúy se vendent un peu partout dans le monde. De vrais petits pains chauds. L’orangeraie, roman multiprimé de Larry Tremblay, a trouvé pied-à-terre dans neuf pays. Les livres du psy Guy Corneau voyagent bien, tout comme les livres de référence de Québec Amérique, les albums jeunesse Caillou des éditions Chouette, ainsi que de nombreux titres de développement personnel et livres de recettes made in Québec.

« En ce moment, dans les ventes directes, les livres de niche sont ceux qui rayonnent le plus », explique Louis-Frédéric Gaudet, président de Québec Édition. L’organisme, géré par l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) mais ouvert à tous, s’occupe de l’exportation du livre québécois. Il liste, à vue de nez. « Les bédés — ça va super bien aux éditions de La Pastèque. L’essai — Lux, et Écosociété fait de mieux en mieux. En jeunesse, il y a certaines belles histoires, mais moins régulières. Les Éditions de l’Homme scorent en guides pratiques et spirituels — tous les libraires français connaissent le nom de Guy Corneau… Mais c’est difficile de dresser un portrait général. »

Dans la majorité des cas, les livres qui s’exilent ont d’abord très bien marché ici. « Les éditeurs étrangers intéressés par un livre te posent deux questions », précise en entrevue Arnaud Foulon, du Groupe HMH. « Combien en avez-vous vendu au Québec ? Et le livre a-t-il reçu des prix ? » Parfois, des engouements précis, presque inexpliqués, brillent comme des feux de Bengale. La petite et le vieux (XYZ), de Marie-Renée Lavoie, a ainsi connu un excellent succès… en Italie.

« Si on regarde par l’autre côté de la lorgnette, ce qui est le plus difficile à vendre à l’étranger, c’est la littérature », précise Louis-Frédéric Gaudet. Ainsi que tout le contenu trop « local », trop identifié comme « québécois ». Gaudet, aussi éditeur chez Lux, donne sa maison en contre-exemple. « Notre contenu éditorial original, fait par des auteurs québécois, c’est beaucoup du contenu politique local. On ne va pas vendre à l’étranger Les libéraux n’aiment pas les femmes, sur les effets de l’austérité du gouvernement Couillard. Les livres qu’on exporte en plus fortes proportions sont nos traductions. Elles sont faites au Québec, par des traducteurs québécois, avec une préoccupation pour une langue sans jargon franco-français ni joual. Et édités ici. »

Même côté roman, les grands voyageurs des dernières années, à part Il pleuvait des oiseaux (XYZ) de Jocelyne Saucier, ne s’ancrent pas tant que ça d’ici. L’exportation de livres fait-elle naître des questions identitaires ? « Si t’arrives avec une ligne éditoriale québécoise forte, ça ne marche pas présentement à l’étranger. Et il faut certainement redéfinir c’est quoi, un livre québécois. Est-ce que ce doit être écrit par Ti Jos, au coin des rues Papineau et Laurier à Montréal ? Ou est-ce que ça peut être un livre qui a été édité au Québec — et même une traduction faite ici d’un livre d’ailleurs ? » questionne le président de Québec Édition.

Comment faire mieux ?

À son arrivée comme président de Québec Édition, il y a à peu près trois ans, Gaudet a « réalisé à quel point peu d’éditeurs prenaient l’exportation en ligne de compte lorsqu’ils font leurs choix éditoriaux. Notre objectif est de créer une communauté d’éditeurs préoccupés de leur rayonnement à l’international, et que ces gens-là puissent se parler, échanger de l’information et inspirer d’autres éditeurs qui commencent à avoir envie de sortir, sans nécessairement savoir comment s’y prendre ».

Les stratégies ont déjà changé. Québec Édition sera peut-être moins présent dans les salons du livre internationaux, abandonnant même les stands à Guadalajara et Bologne, mais guidera des missions vers d’autres marchés (Göteborg, Buenos Aires, São Paulo, Séoul, Istanbul). « C’est une stratégie de guérilla, avec de l’artillerie légère : on ne paie plus de stands au pied carré, mais des billets d’avion et des chambres d’hôtel. On fait des contacts qu’on maintient ensuite chaque année à la Foire de Francfort et au Salon du livre de Paris. »

Des éditeurs étrangers, triés sur le volet, sont également invités dans le cadre d’un programme de fellowship. « Pour la littérature, c’est ce qui semble le plus prometteur. Si tu veux comprendre c’est quoi l’hiver dans un roman québécois, rien de mieux pour un éditeur que de venir au Salon du livre de Montréal vivre la première neige… On fait le pari qu’une immersion dans la culture québécoise en même temps que dans sa littérature sera plus profitable qu’un rendez-vous de 20 minutes dans un salon du livre à l’étranger. »

Mais l’organisme a peur d’être arrivé au bout de ses possibilités. « Là, ça va bien, mais ça marche à l’huile de bras notre affaire, et on ne peut pas tenir ce rythme pendant 10 ans. Ça prend un staff (plus qu’une personne et demie…), une expertise, des gens capables de conseiller les éditeurs, d’avoir du gutts, des idées, et de trouver le financement. Si on rapatriait l’argent du fédéral, ce serait déjà très bien. Livres Canada Books reçoit environ 1,8 million de Patrimoine canadien. Si on sépare 50 % de l’argent qui va aux éditeurs (pour laisser leur part aux Canadiens anglais), ce serait un bon début. »

Il y a encore quelques années, les éditeurs travaillaient chacun pour soi, en concurrence même, pour grappiller quelques parts du marché international. Antoine Tanguay, des éditions Alto, se souvient clairement, lors de son premier voyage à la Foire du livre de Francfort, s’être fait demander avec une petite part d’humour et une vraie part d’arrogance par un éditeur plus établi « s’il s’était trompé d’avion ». Depuis, les attitudes ont changé. Lui-même n’hésite pas à partager ses contacts avec les éditions de La Peuplade et du Quartanier, et vice-versa. Et tout le milieu, croit Louis-Frédéric Gaudet, pourrait gagner à des mutualisations de ce genre.

« La Pastèque, Lux et Écosociété aimeraient être les fers de lance d’un bureau de promotion du livre québécois à l’année, à Paris, où il y aurait des services à la carte offerts aux éditeurs — promotion, services commerciaux, etc. —, qui aiderait aussi à penser l’éditorial, pas juste à partir d’ici. On a déjà une équipe de quatre personnes, là-bas, qu’on se partage. Le frein, c’est qu’il n’y a pas d’argent pour des initiatives structurelles. Nous, on se met ensemble, mais la coordination nécessaire pour offrir des services aux autres, on ne va quand même pas la payer de notre poche. La nouvelle génération est super easy going à partager ses contacts et son expertise, mais tu ne peux pas porter tout le monde sur tes épaules. Et rien n’existe pour avoir un financement récurrent », explique celui qui en appelle à des projets qui seraient évalués aussi de manière qualitative, et pas seulement quantitative selon le nombre d’exemplaires vendus.

Et pourquoi miser autant sur l’exportation ? Tristement, pour pallier la chute des ventes de livres au Québec, en attendant ou en espérant une concertation, un jour, peut-être, entre le ministère de la Culture… et celui de l’Éducation.

Le Salon du livre de Montréal aura lieu du 18 au 23 novembre prochain à la place Bonaventure.

Ce qui est encore le plus difficile à vendre à l’étranger, c’est la littérature

Faire venir

Faire venir des éditeurs étrangers, plutôt qu’aller vers eux, afin que l’immersion dans la culture québécoise les ouvre à sa littérature ? C’est un des nouveaux paris tenus par Québec Édition avec Rendez-vous, son programme de fellowship. En 2014, pour une première tentative, dix éditeurs de neuf pays (Allemagne, Argentine, Brésil, Chine, Angleterre, France, Italie Serbie, Suède) ont été invités au Salon du livre de Montréal, où ils ont honoré quelque 170 rencontres d’affaires. Depuis, six contrats ont été signés — ce qui est assez rapide —, et d’autres sont en cours de négociation. Des exemples ? L’éditeur chinois Xiaoyue Hu, d’Haitian Publishing House, a acheté les droits de Ru de Kim Thúy (Libre Expression) et de Laissez-moi vous raconter… 53 ans dans le monde du livre (Marcel Broquet). Il s’est également intéressé à des figures de proue, tels Gabrielle Roy, Michel Tremblay, Dany Laferrière, Gaétan Soucy, François Barcelo et Marie Laberge. De l’Argentine, l’éditrice de Grupo Claridad a acheté, en jeunesse, les droits des albums Boule de poils (Isatis) et de Ça commence ici (Bayard). Les éditions Suhrkamp Insel, en Allemagne, sont heureuses du succès médiatique remporté là-bas par Il pleuvait des oiseaux (XYZ) de Jocelyne Saucier. Entre autres.
1 commentaire
  • Diane Pilotte - Inscrite 14 novembre 2015 10 h 12

    Exportation de livres audio adaptés

    Depuis près de quarante (40) ans, Vues et Voix, anciennement connu sous le nom de La Magnétothèque, produit des livres audio adaptés destinés aux personnes ayant une limitation visuelle, motrice ou d’apprentissage, les analphabètes et les enfants dyslèxiques ou dysorthographiques. Notre collection comprend près de 16000 titres. Nous sommes depuis 2014 une ONG accréditée auprès des Nations Unies avec statut consultatif spécial.

    Nous agissons depuis 2005 sur la scène internationale afin d’exporter un savoir-faire unique dans la Francophonie. En effet, nous avons accompagné l’Algérie, La Martinique, La Guadeloupe et la République d’Haïti à la mise sur pied de studios d’enregistrement et de bibliothèque de livres audios adaptés pour les personnes ayant une déficience visuelle ou pour les analphabètes. Tous nos projets comportent un volet de diffusion de nos ouvrages québécois dans toute la Francophonie.

    En collaboration avec l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) nous travaillons également sur un projet de rendre notre collection disponible dans les 305 Centres de lecture et d’animation culturelle (CLAC), qui sont présents dans 23 pays d’Afrique. Je serai en mission à Yaoundé au Cameroun du 20 au 30 novembre grâce au patronage du Haut-Commissariat pour le Canada au Cameroun.

    Diane Pilotte
    Présidente du conseil
    Vues et Voix